Quand les démocrates se cherchent leur Trump

9 millions d’Américains sont descendus dans les rues ce dimanche 29 mars pour s’opposer à Donald Trump. Le président américain élu triomphalement en remportant tous les swing States il y a moins de un an et demi est progressivement devenu impopulaire. Sa cote de confiance se situe à ce stade à 39% d’opinions favorables dans les derniers sondages, un chiffre plus faible que Barack Obama ou Joe Biden au même niveau de réalisation de leur mandat respectif.

Le parti Républicain est mort, vive le parti Républicain : le Grand Old Party (GOP) d’aujourd’hui n’a strictement rien à voir avec celui de Mitt Romney, c’est pourquoi il dispose des pleins pouvoirs à Washington D.C. De fait, l’irruption du Président Trump sur la scène politique s’est accompagnée d’une refonte complète du logiciel du GOP, lui permettant par là même de conquérir de nouveaux électorats (Hispaniques, Afro-Américains, personnes les moins diplômées). 

Afin d’illustrer en quoi Donald Trump et son mouvement politique incarnent un moment disruptif dans l’histoire politique américaine, il est nécessaire de tenter de décrire les contours du trumpisme. Celui-ci naît d’une agglomération de révoltes d’une partie des Américains déçus par l’offre politique au début des années 2010, classes moyennes en tête.Il s’agit d’un véritable renversement de paradigme s’accompagnant d’une rhétorique et d’un programme qui s’adressent aux perdants de la mondialisation néolibérale, notamment aux travailleurs col-bleu des États de la Rust Belt, d’où l’effritement du Blue Wall censé protéger les Démocrates. En matière de politique étrangère, la vision du Président Trump rompt avec le multilatéralisme. Le Président Trump est un réaliste qui préfère les relations bilatérales et les deals aux organisations internationales qu’il juge inefficaces et favorables aux ennemis de l’Amérique, au premier rang desquels figure la Chine. Justement, Pékin est devenu à ses yeux un rival systémique cherchant à contester la suprématie américaine. Il marque là encore une rupture avec des décennies de leadership américain sur le monde du fait de son goût pour le rapport de force et de son aversion pour les principes idéologiques abstraits. En conséquence, le modèle américain n’est plus pensé pour être répliqué ni même pour être désirable mais simplement pour satisfaire les intérêts immédiats des États-Unis, comme en témoigne un désengagement des fronts internationaux, que ce soit en réduisant la voilure en Europe ou en refusant de participer à la lutte contre le dérèglement climatique. Surtout, le trumpisme est parvenu pendant sa décennie d’existence à s’institutionnaliser en développant un corpus idéologique crédible qui répond au cri d’une Amérique profonde traversée par un sentiment de dépossession de son propre pays. Le trumpisme a réussi à casser les codes et à proposer une alternative idéologique au centrisme libéral en faisant la promotion d’une révolution conservatrice anti-woke, prônant des valeurs traidtionnelles, combattant l’État profond et les médias, adoptant une posture anti-immigration et défendant une certaine vision de l’Amérique. En d’autres termes, il propose un projet de société alternatif à celui d’une Amérique perçue comme à la dérive et en déclin. Pendant l’élection de 2024 ce projet a été théorisé par la Heritage Fondation qui s’est attelé à coucher sur le papier le Project 2025. En bref, le trumpisme est un bouleversement intérieur et extérieur qui rend obsolète les anciennes grilles de lecture, une synthèse périlleuse qui a su porter ses fruits et qui pourrait bien survivre à sa principale incarnation. Au-delà de son contenu, il faut donc reconnaître à cette révolution trumpienne sa puissance transformatrice, sa capacité à faire basculer le monde d’un paradigme à un autre.

Face à cela, le Parti démocrate n’a pas changé, son logiciel est resté plus ou moins le même que depuis le Président Bill Clinton tandis que l’essentiel de son état-major est constitué de vétérans des années 1990. En somme, il semble que les Démocrates ne sont plus en phase avec la réalité des aspirations du peuple américain. Certes, la personnalité du Président Obama leur a assuré deux victoires consécutives mais elles n’ont pas été accompagnées de ruptures majeures ; la vitrine a changé mais pas l’arrière-boutique. Pourtant, la capacité à faire sa mue idéologique est un enjeu majeur de la conquête pérenne du pouvoir, surtout aux États-Unis où l’on constate que l’opposition ne revient sur le devant de la scène qu’en se réinventant. Exemple typique, la révolution conservatrice de Goldwater a sauvé les Républicains dans les années 1980 avant que le Nouveau Centre de Clinton ne vienne à la rescousse de Démocrates en perdition. Chaque fois qu’un camp change de paradigme, l’autre en change aussi selon un jeu de balancier. C’est ce qui manque, à ce jour, aux Démocrates, notamment car la victoire du Président Biden, en pleine pandémie et après quatre ans d’un mandat erratique, a agi comme un trompe-l’œil en leur faisant croire qu’ils avaient renoué avec les électeurs, qu’ils n’avaient pas besoin de procéder à un travail d’introspection. Heureusement pour eux, les errements de l’administration actuelle leur fournissent une fenêtre d’opportunité unique en pleine année électorale. Alors que le prix du gallon d’essence s’envole, que la base MAGA se fracture sur l’affaire Epstein mais aussi sur la guerre en Iran, le GOP enregistre ses premières défections et ceux-ci apparaissent de plus en plus commune alternative crédible pour les midterms. Ce qu’il se passe actuellement aux États-Unis est de l’ordre du séisme, il ne reste aux Démocrates qu’à tirer les marrons du feu. Si, à l’approche des élections de mi-mandat, ceux-ci semblent avoir pris conscience de l’urgence d’une révolution idéologique, tout reste à faire pour la mettre en place. Surtout, ce nouveau logiciel aura besoin d’une incarnation forte et légitime pour être crédible au niveau national, c’est pourquoi un débat interne s’annonce inévitable.

D’un mot, les Démocrates se cherchent leur Trump. Précisons que l’objectif de cette note n’est pas de promouvoir une copie démocrate de Donald Trump mais plutôt de comprendre comment les Démocrates pourraient tendre vers une fonction politique renouvelée et exister dans une Amérique polarisée. En ce sens, il aurait besoin d’un chef capable de rompre avec le logiciel Clinton–Obama, de reconstruire une coalition transversale (cols bleus, minorités, classes moyennes fragilisées, indépendants…) et d’assumer un style de confrontation avec les élites économiques et médiatiques, tout en réorientant le discours du parti sur le coût de la vie, la sécurité, l’immigration et la santé plutôt que sur les seules questions symboliques.

Dès lors, comment les Démocrates peuvent-ils se réinventer pour espérer remporter les midterms de 2026 puis reprendre la Maison Blanche en 2028 ?

Par Augustin Bataille, Analyste au Millénaire

Sous la direction de Sean Scull, Chargé d’études pour les États-Unis au Millénaire, et Pierre Clairé, Directeur adjoint pour les affaires étrangères et européennes

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Crédit photo : Les Midterms aux Etats-Unis: des élections à haut risqueTed Eytan, via Fondation Gabriel Péri sous license CC BY-SA 4.0. 

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