Vers un service national universel
Suspendue en 1996, la conscription a laissé un vide que le Service national universel, fondé sur le volontariat, ne comble pas. Denis Bouvier et Matthieu Hocque dressent le bilan du SNU et proposent douze mesures pour un service obligatoire de six mois à 16 ans, tourné vers la cohésion nationale et les décrocheurs.
Le constat
Un SNU expérimenté depuis 2019 que l’exécutif veut rendre obligatoire.
La cause
Un dispositif coûteux, peu représentatif et aux objectifs flous, face à une cohésion nationale fragilisée.
La conséquence
Un SNU obligatoire de six mois à 16 ans, tourné vers les décrocheurs et financé par tous les ministères.
Avant-propos
Instaurée en 1798, la conscription a été officiellement suspendue en 1996 par Jacques Chirac pour de légitimes raisons techniques et pécuniaires, mais sans que les impacts sur l’homogénéité et la cohésion de la nation n’aient été réellement anticipés. En effet, la formation de citoyens qui aiment leur pays et adhérent à ses valeurs, quitte à devoir les défendre, n’est pas, contrairement à ce qu’a dit François Mitterrand, un « nationalisme synonyme de guerre » mais bien du patriotisme.
Seuls 54 % des jeunes de 18-24 ans se considèrent comme patriotes, alors que cette part s’élève à 86 % des personnes âgées de plus de 65 ans. Cette tendance, pas uniquement française, est une composante des sociétés occidentales. Elles sont traversées par une crise morale durable liée d’une part à une crise démocratique incarnée par les revers de l’individualisme comme remède politique pour organiser la société grâce à la liberté. D’autre part, elle est liée à un défi civilisationnel soulevé par la mondialisation des biens et des personnes et l’affaiblissement de l’autorité et des structures traditionnelles.
Face aux grands enjeux du XXIe siècle, la France est manque de renouvellement et d’idées pour préserver son histoire millénaire et son modèle d’État-nation issu de la Révolution française. Pour faire face et rester dans l’Histoire, il faut recréer du collectif en faisant aimer la France et en créant du rêve pour les jeunes générations. À ce titre, les plus âgés ont l’immense responsabilité de devoir transmettre aux jeunes générations, nos valeurs et notre histoire pour créer de l’engagement à l’égard de notre nation par l’amour du pays.
Mère de toutes les réformes, l’éducation doit être prioritaire. Elle passe aussi par l’instauration plein et efficace d’un Service National Universel de 6 mois, obligatoire pour tous les jeunes gens de 16 ans afin de rattraper les décrocheurs. Il s’agit de transmettre à chacun le goût de l’effort pour transformer une génération sacrifiée en génération de bâtisseurs qui surprendra le monde par la force de son esprit et la grandeur de ses réalisations.
Historique et place du service militaire
Un service au cœur du projet républicain. Née avec la Révolution, abolie sous la Restauration puis rétablie en 1872, la conscription devient universelle par classe d’âge en 1905 ; elle prend le nom de service national en 1964.
La fin de la conscription. Annoncée en 1996, la suspension devient définitive le 27 juin 2003, dans un climat de « dividendes de la paix ».
Le SNU, une promesse de 2017. Expérimenté en juin 2019 avec 1 978 volontaires de 15 et 16 ans, il comprend un séjour de cohésion de deux semaines et une mission d’intérêt général de 84 heures ; en mars 2023, le président de la République annonce vouloir le rendre obligatoire.
Les conséquences de l’abandon du service national
Pour la société. Le brassage d’une classe d’âge a disparu et l’École porte seule la formation des citoyens ; seuls 54 % des 18-24 ans se disent patriotes, contre 86 % des plus de 65 ans.
Pour l’armée. Forte de plus de 573 000 personnes en 1996, dont plus de 200 000 appelés, l’armée n’en compte plus que 130 000 dont 25 000 réservistes ; on estime à 140 000 le nombre de personnes mobilisables.
Pour les citoyens. Le service repérait l’illettrisme, offrait le permis de conduire et des formations : les jeunes sans qualification en étaient les premiers bénéficiaires.
des participants au SNU en 2022 avaient un parent travaillant dans un « corps en uniforme », contre 2 % de l’ensemble de la société.
Une unité nationale menacée
Trois fractures. Reprenant les travaux de Jérôme Fourquet, l’auteur distingue une fracture socio-économique, une fracture territoriale et une fracture culturelle ; la France a perdu près de 2 millions d’emplois industriels entre 1980 et 2020.
Des décrocheurs oubliés. Près de 90 000 élèves quittent chaque année le système scolaire et 12,9 % des 15-29 ans n’étaient ni en emploi, ni en formation, ni en études en 2021.
Le service militaire en Europe
En Suède, un impératif de défense. Supprimée en 2010, la conscription est rétablie en 2017 : 4 000 conscrits sont retenus parmi les 100 000 jeunes nés en 1999, pour 9 à 12 mois de formation.
En Suisse, le citoyen-soldat. Avec seulement 3 050 militaires professionnels, l’armée de milice compte 140 000 soldats ; en 2003, 76 % des votants ont approuvé la réforme de l’armée.
Le SNU, un échec ?
Une montée en charge lente. Environ 14 700 participants en 2021, 32 000 en 2022 et un objectif de 64 000 en 2023, pour un budget passé de 42,2 millions d’euros en 2021 à 140 millions en 2023.
Un coût incertain. Le Sénat évalue la généralisation entre 2,4 et 3,1 milliards d’euros par an, et le coût unitaire actuel à environ 3 000 euros par jeune.
Une universalité introuvable. Les jeunes des quartiers prioritaires représentent 5 % des participants contre 8 % des 15-17 ans, et plus de 78 % des participants de 2021 étaient en filière générale ou technologique, malgré 94 % de satisfaits.
Le SNU en chiffres
Participants au SNU
Le dispositif reste loin d’une classe d’âge complète, environ 800 000 jeunes.
Budget du SNU (millions d’euros)
Des crédits en forte hausse pour un nombre de volontaires inférieur aux objectifs.
Profil des participants (%)
Le volontariat attire surtout des jeunes déjà proches de l’institution.
Se considèrent comme patriotes (%)
L’écart entre générations nourrit le plaidoyer pour un service universel.
Un SNU qui manque de clarté dans ses objectifs ou qui n’en assume pas la totalité constituera un programme de plus d’un milliard d’euros qui seront mal employés
12 propositions pour faire du SNU le socle d’une génération de bâtisseurs
Pour un service universel afin de vaincre les sectarismes du XXIe siècle.
Proposition 1 : Un SNU pour tous à 16 ans. Obligatoire pour tous, filles et garçons, avec les codes du service national (drapeau, cérémonies, uniforme) et un encadrement issu de toutes les administrations.
Proposition 2 : Porter la durée du SNU à 6 mois. De janvier à juin : quatre mois en pensionnat puis deux mois d’engagement dans une administration ou une association.
Proposition 3 : Favoriser un enseignement complémentaire à celui de l’Éducation nationale. Éducation républicaine, défense et sport, avec le code de la route.
Proposition 4 : Maintenir le principe d’un SNU réalisé dans un autre département que son département d’habitation.
Pour un engagement de chaque jeune afin de lutter contre le décrochage.
Proposition 5 : Intégrer le SNU à un calendrier de l’enseignement primaire et secondaire adapté. Rattacher la sixième au primaire et placer le SNU l’année de la seconde.
Proposition 6 : Faire du SNU un levier d’attractivité de la réserve et des armées.
Proposition 7 : Renforcer la lutte contre le harcèlement. 6,7 % des collégiens en ont été victimes en 2021-2022.
Proposition 8 : Suivre les jeunes après leur SNU.
Maîtriser les coûts du service national universel.
Proposition 9 : Supprimer l’actuel séjour de cohésion. Son coût avoisine 3 000 euros par jeune, contre 1 500 euros recommandés par le rapport Ménaouine.
Proposition 10 : Utiliser les internats de lycées et d’anciens bâtiments de la défense.
Proposition 11 : Ouvrir le statut d’encadrant SNU aux retraités du public ou au secteur privé.
Proposition 12 : Chiffrer les économies attendues pour les autres administrations. Viser une baisse de 30 % de la délinquance juvénile.
Conclusion
Recréer du collectif. Mère de toutes les réformes, l’éducation passe aussi par un Service national universel obligatoire, dont l’effort budgétaire paraît atteignable s’il est partagé entre tous les ministères.
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Denis Bouvier et Matthieu Hocque
Analyste du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire.
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