Pierre Clairé et Sean Scull dans Valeurs Actuelles : « Défaite de Victor Orban : l’illibéralisme n’est pas mort mais il a muté »

TRIBUNE. L’illibéralisme incarné par l’ancien Premier ministre en Hongrie est loin d’être mort, il va s’adapter, migrer, et même éventuellement se renforcer, affirment Pierre Clairé et Sean Scull, géopolitologues au think-tank Le Millénaire.

Après 16 ans de règne, Viktor Orbán a été défait ce week-end. Le parti Tisza de son rival Péter Magyar a obtenu une majorité des deux tiers au Parlement hongrois, porté par un taux de participation record de 77 % et une lame de fond contre la corruption, la stagnation économique et l’isolement pro-russe du pays. Ursula von der Leyen proclame que “la Hongrie a choisi l’Europe” : la démocratie a triomphé, le modèle illibéral a été rejeté. 

Ce récit est rassurant mais inexact. Ce qui s’est passé en Hongrie est la défaite d’un homme, pas celle d’une idéologie. La victoire de Magyar, c’est davantage la forme et non pas le fond qui change : l’illibéralisme qu’Orbán a incarné est loin d’être mort, il va s’adapter, migrer, et même éventuellement se renforcer.

 L’illibéralisme d’Orban a perdu une élection mais a gagné l’époque

Le fait le plus révélateur n’est pas que Magyar ait gagné, c’est plutôt comment il a gagné. Car Magyar n’est pas un progressiste libéral à la Emmanuel Macron mais un pur produit de l’orbanisme : ancien cadre du Fidesz, conservateur sur l’immigration, hostile au pacte migratoire européen, flou sur l’Ukraine et hostile au progressisme LGBTQ+. Preuve à l’appui, au Parlement européen, Tisza, collabore à la fois avec le PPE et le groupe conservateur ECR. Ainsi, Magyar incarne un Orban version light, il peut être décrit comme un national-conservateur. Autrement dit, celui qui a défait Orbán parle la même langue illibérale d’Orbán avec un accent plus doux. La fenêtre d’Overton n’a pas reculé. Elle a été redessinée. Même les vainqueurs opèrent désormais dans les coordonnées qu’Orbán a établies.

Nous sommes loin d’une victoire de Bruxelles. L’hostilité de l’UE vis-à-vis d’Orbán (fonds gelés et procédure au titre de l’article 7, ce qui était sans précédent institutionnel), a prouvé, aux électeurs d’Europe centrale, ce qu’il affirmait depuis toujours : le fédéralisme bruxellois s’oppose aux gouvernements souverains. La Commission a retenu 19 milliards d’euros en raison de manquements à l’État de droit. Le mécanisme était juridiquement défendable. Politiquement, c’est un cadeau offert à tout responsable illibéral qui veut démontrer que l’intégration européenne est un projet coercitif habillé en discours de valeurs. Ce précédent ne sera pas effacé.

Une hydre, pas une statue

Lire la victoire de Magyar comme un coup porté à l’illibéralisme repose sur un contresens, celui qu’Orbán personnifiait l’illibéralisme. Il en était une expression, la plus achevée institutionnellement certes, mais également la plus compromise. La vitalité de l’illibéralisme tient à son incohérence doctrinale et à ses nombreuses incarnations C’est le nationalisme pragmatique post-fasciste de Meloni à Rome, ancré dans l’OTAN tout en maintenant une fermeté migratoire. C’est le souverainisme social de Le Pen, avec 142 députés à l’Assemblée nationale. C’est le populisme intellectuel de Vance, forgé dans les conférences nationale-Conservatrices et exercé depuis la vice-présidence américaine. Il n’y a pas de doctrine unique à vaincre et croire que faire tomber Orbán à Budapest démantèle le réseau est une erreur de lecture.

L’appareil institutionnel de l’internationale illibérale ne dépend d’aucun gouvernement. Des manifestations comme celle de Unite the Kingdom de Londres réunissent des figures de la droite extrême européenne, de Vox en passant par Fratelli d’Italia. Le CPAC Budapest, inauguré par Orbán en 2022 sur le modèle de la CPAC de Washington, a créé des réseaux transfrontaliers durables. Le groupe Patriotes pour l’Europe détient des sièges significatifs au Parlement européen. Cette machine bien huilée fonctionne indépendamment d’un résultat électoral avec un écosystème propre, des médias alignés et des structures de financement. Ainsi, les mouvements illibéraux sont une partie intégrante du paysage politique européen qu’une seule élection hongroise ne renversera pas.

Les martyrs sont plus utiles que les premiers ministres

Les seize ans d’Orban au pouvoir étaient devenus un embarras pour ses alliés internationaux. Le modèle Orban flanchait : des salaires à environ la moitié de la moyenne européenne, une croissance en berne à 0,3 % en 2025 et un déficit budgétaire de 4,7 % la même année. Mais aussi une corruption digne d’une république bananière et une proximité avec Moscou qui faisait tache. Les liens d’Orban avec Poutine, longtemps vendus comme une forme d’autonomie stratégique, étaient devenus toxiques depuis l’invasion de l’Ukraine. La visite de campagne de Vance en Hongrie aura fini par clouer le cercueil. Mais maintenant dans l’opposition, Orbán se débarrasse de ces handicaps et il devient un martyr, celui du dirigeant abattu par les bureaucrates bruxellois et les élites mondialistes. Renforçant ainsi l’affirmation fondatrice de l’illibéralisme : le système est truqué contre ceux qui le défient.

In fine, les illibéraux auront perdu une élection mais pas la bataille idéologique. Car les partis de gouvernement s’approprient le logiciel illibéral : sécurité, lutte contre l’immigration, réarmement et souveraineté sont devenus la norme. Les sociaux-démocrates danois ont adopté des objectifs “zéro demandeurs d’asile” et l’expulsion vers des pays tiers, des positions d’extrême droite il y a dix ans. Le Labour de Starmer cite le Danemark comme modèle. Le cordon sanitaire s’effrite : en Allemagne, la CDU a coopéré localement avec l’AfD et en Autriche, le FPÖ négocie pour entrer en coalition. Le centre libéral ne tient pas face à la marée illibérale, mais s’adapte à elle pour ne pas mourir. Ainsi, Orbán a perdu une élection mais l’illibéralisme n’a pas perdu le débat. La vraie question est de savoir si ceux qui célèbrent comprennent que l’idéologie qu’ils combattent incarna aujourd’hui un langage commun de la politique européenne.

Pierre Clairé, Géopolitologue, Directeur adjoint des Etudes du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire. Il est l’auteur du rapport « La Hongrie à la croisée des chemins ». 

Sean Scull est géopolitologue, chargé d’études États-Unis du Millénaire, auteur du rapport « Le trumpisme survivra-t-il à Donald Trump ? Le bilan de 10 ans de trumpisme » et auteur de « Le populisme, symptôme d’une crise de la démocratie, comment le néolibéralisme a triomphé en France et en Suède » aux éditions L’Harmattan.

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Crédit photo : Viktor Orbán on the Hungarian Presidency, de European Parliament, via Flickr, sous licence CC BY-NC-ND 2.0.

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