« Pourquoi les Émirats arabes unis se sont-ils retirés de l’OPEP ? »
Edito de Philippe Charlez publié dans le n°4668 du 13 mai 2026
Par Philippe Charlez

Créée en 1960 à l’initiative du Shah d’Iran, du saoudien Tariki et du vénézuélien Pérez Alfonso, l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole entendait prendre la main sur les prix du pétrole jusque-là largement dictés par les grandes compagnies pétrolières au bénéfice des pays consommateurs. A l’origine, l’influence du cartel qui ne réunissait que cinq pays- Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït et Venezuela – demeura limitée malgré le contexte de décolonisation et les nationalisations engagées par les pays producteurs.
Le premier choc pétrolier, survenu dans le sillage de la guerre du Kippour et de l’embargo imposé aux pays (majoritairement occidentaux) soutenant Israël constitue le véritable point de bascule. En quelques semaines, sous l’impulsion d’une OPEP élargie (Qatar, UAE, Libye , Algérie, Nigeria, Équateur et Gabon) et désormais unie autour d’une stratégie commune, le monde passa du règne des consommateurs à celui des producteurs. En agissant collectivement sur des quotas de production, le cartel acquit alors un pouvoir décisif sur les prix du pétrole. Toutefois l’histoire ne s’arrête pas là.
La croissance de la consommation liée à la mondialisation, la révolution américaine des pétroles de schistes et les divisions internes au sein de l’Organisation contribuèrent, dès le début du XXIème, à éroder ce « règne des producteurs ». Le pétrole qui avait jusque-là largement échappé aux lois du marché, devint une commodité comme les autres soumise à la loi de l’offre et de la demande. Les difficultés – principalement liées aux quotas – d’une OPEP largement dominée par l’influence saoudienne se lisent en filigrane de retraits successifs : Indonésie (2016), Qatar (2019), Equateur (2020) et Angola (2023) et enfin UAE (2026).
Le départ émirati en plein contexte de tensions régionales n’est pas le fruit du hasard. Ouvertement pro occidentaux et animés par une hostilité assumée envers le régime des Mollahs, les Emirats ont officiellement reconnu l’Etat d’Israël dans le cadre des Accords d’Abraham, contrairement à l’Arabie Saoudite qui, à ce jour, n’a pas franchi ce pas de normalisation.
Le départ émirati en plein contexte de tensions régionales n’est pas le fruit du hasard.
Cependant, derrière les raisons géopolitiques, se cachent aussi des raisons économiques et stratégiques. Les Emirats ont produit en 2025 4 millions de barils pour des quotas de 3,5 millions. Face à Ryad souhaitant maintenir une discipline stricte au sein du cartel, les UAE ambitionnent d’accroitre leur production en développant de nouvelles ressources leur permettant d’atteindre à terme 5 millions de barils. Pour adapter cette politique énergétique selon leur seul intérêt national, les autorités émiraties n’avaient d’autre choix que de quitter l’OPEP.
Ce retrait signifie-t-il pour autant la perte d’influence de l’Organisation ? Même amputé de 4 millions de barils, le cartel – qui réunit encore l’Arabie Saoudite, le Koweit, l’Irak, l’Algérie, la Libye, le Vénézuela et le Nigéria – pèse toujours près de 28 millions de barils soit plus du quart de la consommation mondiale. Dans ces conditions, il serait illusoire d’imaginer que la seule capacité émiratie puisse bouleverser l’équilibre mondial. Le véritable risque ne réside pas dans ce départ isolé mais dans une contagion silencieuse : si d’autres piliers du Golfe ou autres pays africains venaient à suivre le même chemin, l’édifice soixantenaire pourrait vaciller et remettre en cause son existence. A suivre !
Tribune publiée dans Valeurs actuelles le 13 mai 2026. Lire sur valeursactuelles.com
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