La crise sanitaire a montré que les pays à forte composante industrielle résistent mieux. Avec une industrie manufacturière qui pèse 10,1 % de son PIB contre 21,1 % en Allemagne, la France s’appauvrit chaque année par son déficit commercial. Édouard Gérondeau propose un plan de relocalisation mené à la fois au niveau européen et national.
Le constat
La balance commerciale française est déficitaire depuis 2004 et Bercy attendait un déficit record de 79 milliards d’euros en 2020.
La cause
Désindustrialisation, fiscalité de production élevée, positionnement de milieu de gamme et libre-échange défavorable.
La conséquence
La France perd des compétences industrielles et sa souveraineté dans les secteurs stratégiques.
Avant-propos
A partir des années 80, l’économie a connu un phénomène de mondialisation extrêmement rapide, plaçant les entreprises françaises face à des productions et des investisseurs pouvant se situer aux quatre coins du globe. Ceci a été permis par la mise en place d’un état du droit favorable au développement des échanges commerciaux internationaux (sous l’égide du GATT puis de l’OMC) et à la déréglementation des marchés, la diminution continue des coûts de transport et la conteneurisation, enfin le développement des nouvelles technologies de communication et du réseau internet. Les économies sont devenues de plus en plus intégrées, les échanges avec l’extérieur représentant une part croissante du PIB de chaque pays. Une part importante des productions nationales de certains pays développés a été délocalisée dans des pays en développement et notamment en Asie. Pour la France ceci s’est traduit par une perte de poids dans l’économie mondiale : la part des exportations de biens et services dans les exportations mondiales étant passée de 6,3 % en 1990 à environ 3,5 % en 2018.
La mondialisation “heureuse” qui apparaissait dans les années 90 comme l’horizon souhaitable de nos économies a pris fin au début des années 2000 avec l’émergence d’une nouvelle discipline – la géoéconomie, puis plus franchement avec la crise de 2008. On s’aperçoit alors que les promesses du nouveau monde “sans frontière” ne sont pas sans danger car apparaissent de nouvelles stratégies de prédation qui intègrent notamment le volet économique. Cette nouvelle ère a été exacerbée avec la diplomatie américaine depuis 2017. En 30 ans, en Occident, on est donc passé de la mondialisation « heureuse », et parfois naïve, à une mondialisation qui se veut plus raisonnée, voire méfiante. On a surtout compris que nos économies devenues hyperconnectées, avec des chaines de valeur très fragmentées et fortement couplées, si elles sont plus performantes en régime de croisière, sont aussi moins résilientes en cas de perturbations, et sujettes à des turbulences, voire des crises, de plus en plus violentes et fréquentes.
Une prise de conscience de plus en plus aiguë
Une perte de poids. La mondialisation a délocalisé une part importante des productions des pays développés, notamment vers l’Asie. La part de la France dans les exportations mondiales de biens et services est passée de 6,3 % en 1990 à environ 3,5 % en 2018. En trente ans, l’Occident est passé d’une mondialisation « heureuse » à une mondialisation plus raisonnée, voire méfiante : des chaînes de valeur fragmentées sont performantes en temps normal mais moins résilientes en cas de crise.
La leçon de la covid-19. Les pays à forte composante industrielle ont mieux traversé la crise. Fin octobre 2020, la Banque de France prévoyait pour l’Allemagne une croissance de -5,9 % en 2020 et de +4,4 % en 2021, avec un endettement autour de 75 % du PIB, contre une chute d’environ 9 % pour la France, une hausse de 5 % en 2021 et un endettement supérieur à 122 % du PIB.
Une industrie deux fois plus petite qu’en Allemagne. L’industrie manufacturière représentait 21,1 % du PIB allemand en 2017, contre 10,1 % du PIB français. L’enjeu ne se limite pas à freiner les délocalisations : il s’agit aussi d’attirer en France les nouvelles activités qui s’implantent aujourd’hui à l’étranger.
d’euros de déficit commercial attendus par Bercy pour 2020, un record absolu.
Une balance commerciale durablement déficitaire
Un déficit installé. Depuis 2004, la balance commerciale française se maintient dans le rouge. La note l’explique par l’alourdissement de la facture énergétique et par la dégradation du solde manufacturier. La France est en queue de peloton de l’Union européenne, quand l’Allemagne affiche un excédent de presque 240 milliards d’euros et l’Italie de 52,9 milliards d’euros en 2019, avec une industrie manufacturière qui pèse 14,7 % de son PIB.
Des secteurs trop concentrés. L’aéronautique, le luxe, l’agriculture et l’agroalimentaire et la pharmacie sont excédentaires ; les biens industriels, l’informatique, les biens d’équipement, l’automobile et le textile sont les principaux déficits hors énergie. L’aéronautique représente plus de 40 % des exportations françaises et a été fortement touchée par la crise sanitaire.
Une dépendance à l’Allemagne et à la Chine. L’Allemagne est de loin le premier fournisseur de la France, avec 85,0 milliards d’euros d’importations en 2019, devant la Chine (53,8 milliards), l’Italie, les États-Unis et la Belgique. L’Union européenne est excédentaire de 139 milliards d’euros avec les États-Unis et déficitaire de 184 milliards d’euros avec la Chine.
Des causes multiples. La note cite le choix d’une économie de services plutôt qu’industrielle, trois fois moins d’ETI qu’en Allemagne, un positionnement de milieu de gamme, une fiscalité trop élevée sur la production et la transmission, des contraintes réglementaires croissantes et des traités de libre-échange défavorables.
La politique industrielle n’est pas un gros mot mais un impératif pour notre économie.
La relocalisation en chiffres
Poids de l’industrie manufacturière dans le PIB en 2017
L’industrie pèse deux fois plus dans le PIB allemand que dans le PIB français.
Impôts de production en pourcentage du PIB
La France se classe au deuxième rang européen.
Principaux fournisseurs de la France en 2019 (Md€)
L’Allemagne fournit plus que la Chine et l’Italie.
Part de la France dans les exportations mondiales
La part française a presque été divisée par deux en près de trente ans.
Propositions au niveau de l’Union européenne
Une barrière douanière environnementale. Imposer aux partenaires extra-européens les mêmes normes environnementales qu’aux Européens, par exemple par une taxe carbone à l’entrée de l’Union.
Favoriser les fournisseurs européens dans la commande publique. Retenir comme critère d’attribution le coût final, c’est-à-dire le coût facial moins les recettes fiscales induites dans l’Union, alors que la réciprocité d’accès aux marchés publics chinois n’existe pas.
Faire émerger des leaders européens du numérique. En octobre 2020, les GAFAM dépassaient 6 800 milliards de dollars de capitalisation, contre 1 788 milliards d’euros pour le CAC 40. La note propose de commencer par des services localisés (réservation, livraison, plateformes collaboratives) et par le cloud.
Protéger les données personnelles des Européens en appuyant des services européens sur des hébergeurs européens, et en commençant par une messagerie européenne.
Protéger les actifs stratégiques en limitant les rachats prédateurs et en permettant aux leaders européens d’atteindre une taille critique.
Réduire les écarts de fiscalité des entreprises entre États membres : l’impôt sur les sociétés était de 12,5 % en Irlande contre 28 % en France en 2020. La France devrait viser un taux de 20 %, comme au Royaume-Uni.
Propositions au niveau de la France
Transférer une partie des charges sociales sur la TVA. En 1987, le Danemark a relevé sa TVA de 22 à 25 % en supprimant presque toutes les charges sociales des entreprises ; trois ans plus tard, sa balance commerciale était redevenue positive. Cinq points de TVA représentent environ 45 milliards d’euros, pour plus de 160 milliards d’euros de cotisations patronales.
Baisser les impôts de production. Ils atteignent 9 % du PIB en France, contre 13 % en Suède, un peu plus de 6 % en moyenne dans l’Union et moins de 4 % en Allemagne. La note propose de supprimer la C3S (3,8 milliards d’euros), puis progressivement la taxe sur les salaires, le versement transport et le reste de la cotisation sur la valeur ajoutée, en compensant les collectivités par le transfert de la TICPE.
Définir des niveaux de production minimum pour les secteurs stratégiques : défense, énergie, agroalimentaire, santé, nouvelles technologies et cybersécurité. La France dépend à 80 % de l’étranger pour son approvisionnement en curare.
Mettre fin à la surinterprétation des réglementations européennes, qui impose aux entreprises françaises des coûts supplémentaires au sein du marché unique.
Impulser une vraie politique industrielle fondée sur une cartographie des secteurs de souveraineté, stratégiques et d’excellence, et sur la modernisation de l’appareil productif.
Quels effets de bord ?
Un coût à court terme. Un plan de défense des intérêts économiques peut produire des effets inflationnistes à court terme pour un bénéfice supérieur à moyen terme, et ouvrir une période de tension avec l’Allemagne. La note y voit un investissement qui exige du courage politique et un rapport de force assumé avec les partenaires de la France.
Feuilleter la note
Demander une interview
Pour une interview de Édouard Gérondeau sur cette note : presse@lemillenaire.org
Contacter le service presseFaire vivre nos études
Vos dons et vos adhésions financent les prochaines notes du Millénaire.
Nous soutenir AdhérerRecevoir les prochaines notes du Millénaire
À lire aussi
Toutes les études
12 décembre 2022La France face au déclin
4 août 2021Plan spécifique pour les secteurs sinistrés
4 septembre 2026Entretien de Philippe Charlez pour Valeurs Actuelles : « La France pourrait entrer en récession en pleine campagne présidentielle »
29 juillet 2026Entretien de Matthieu Hocque pour Atlantico : « La France est malade de ses inégalités, et ce n’est pas de la faute aux riches »Crédit photo : Photo par formulaire PxHere

Add a Comment