L’hôpital est malade
Alors que la fonction publique hospitalière se mobilise le 5 décembre 2024, la note analyse les causes structurelles de la crise des urgences : suppression des gardes, sous-effectif, fermetures de lits, annonces non suivies d’effet et PLFSS 2025 censuré. Avec 21 millions de passages en 2023 et près de 30 millions attendus en 2030, la crise est devant nous.
Le constat
Les passages aux urgences ont plus que doublé en trente ans, de moins de 10 millions en 1993 à 21 millions en 2023.
La cause
Suppression des gardes, sous-effectif chronique, fermetures de lits d’aval et réponses budgétaires jugées insuffisantes.
La conséquence
Une mobilisation appelée à durer et une crise aggravée par le vieillissement et la pénurie de temps médical.
Avant-propos
La fonction publique se met en grève générale le 5 décembre 2024. Parmi les professions mobilisées, les hôpitaux seront en première ligne alors qu’il ne s’agit pas d’une administration disposant d’une culture de grève aussi prononcée que dans l’Éducation nationale ou encore le secteur ferroviaire.
Cette forte participation de la fonction publique hospitalière à la grève illustre un malaise. La crise de l’hôpital en France est un marqueur du déclin de notre pays. Alors qu’en 1993, moins de 10 millions de visites aux urgences étaient recensées, ce chiffre a plus que doublé en 2023 pour atteindre 21 millions. Une dynamique qui s’explique par le vieillissement de la population qui accroît le risque de chutes, et par la prévalence croissante des maladies chroniques comme le cancer. Seulement, alors que notre modèle de société occidentale a démontré qu’il était capable de s’adapter à des besoins croissants, ce n’est plus le cas pour l’hôpital.
L’hôpital public, considéré comme un pilier du système de santé, subit une pénurie de moyens humains et matériels. Les politiques successives de régulation, notamment le numerus clausus, ont drastiquement limité le nombre de nouveaux professionnels de santé, créant une pénurie durable. Parallèlement, les nouvelles générations de médecins privilégient une meilleure qualité de vie et limitent leur charge de travail. Ces deux phénomènes combinés réduisent le « temps médical disponible », un paramètre crucial pour répondre à une demande croissante.
Les urgences hospitalières sont devenues un baromètre des dysfonctionnements systémiques. Elles subissent un sous-effectif chronique et un manque de lits d’aval nécessaires pour hospitaliser les patients. Cette situation découle de choix budgétaires qui ont entraîné des fermetures de lits sur plusieurs décennies. Ce phénomène se double d’une crise humaine, marquée par un épuisement généralisé des équipes soignantes, confrontées à des conditions de travail souvent qualifiées de dégradantes.
Ces tensions ont donné lieu à une série de grèves marquantes dans le secteur de la santé, qui jalonnent l’histoire des urgences. De la grève des infirmières en 1988 à la mobilisation des urgentistes en 2019 et aux récents mouvements de 2024, chaque épisode illustre la profondeur des problèmes structurels. Ces mobilisations traduisent la colère d’un corps professionnel en quête de reconnaissance et de meilleures conditions de travail. À travers ces événements, les grèves révèlent non seulement les aspirations des soignants, mais aussi les attentes d’une population qui place un immense capital de confiance dans ses hôpitaux. En l’absence de réformes structurelles et d’une stratégie claire, la crise des urgences ne semble pas près de s’apaiser, au contraire, elle est devant nous.
La crise des urgences, une crise structurelle
Des problèmes réglementaires. Depuis la suppression en 2002 de l’obligation de garde des médecins libéraux, la permanence des soins en médecine de ville s’érode. En novembre 2019, un amendement visant à rétablir cette obligation pour les généralistes a été rejeté.
Des problèmes humains. Le taux de croissance annuel des effectifs salariés hospitaliers est passé de +1,6 % fin 2010 à -0,4 % fin 2018, avant une légère hausse de 0,2 % en 2019, limitée au secteur public. Selon la DGOS, 90 % des hôpitaux en tension manquent de personnel médical et 47 % de personnel non médical.
Des problèmes matériels. Les urgences sont visées depuis quarante ans par les politiques de fermeture de lits, notamment les lits d’aval destinés aux patients hospitalisés à leur sortie. Leurs moyens restent contraints alors que l’objectif de dépenses de l’Assurance maladie est régulièrement dépassé pour les soins de ville.
Des réponses annoncées qui n’ont pas été mises en œuvre
Les annonces de janvier 2024. Le Premier ministre Gabriel Attal annonce 32 milliards d’euros supplémentaires pour le système de santé sur cinq ans, une somme déjà inscrite dans la loi de financement de la Sécurité sociale et incluant la médecine de ville. Il annonce aussi un service d’accès aux soins par département, la priorité à la santé mentale et le renforcement des soins palliatifs.
Ce qui a été fait. En mars 2024, les tarifs hospitaliers augmentent de 4,3 % pour le public et le privé non lucratif et de 0,3 % pour le privé lucratif, soit 3,2 milliards d’euros de ressources en plus, quand la FHF estimait le besoin à 5 milliards pour 2024. Les places en deuxième année de médecine doivent passer de 10 800 en 2023 à 16 000 en 2027, avec des effets attendus à partir de 2035.
Un PLFSS 2025 qui n’y répond pas. Le gouvernement Barnier ayant engagé sa responsabilité le 2 décembre 2024 sur le PLFSS 2025, la censure a empêché son adoption. Le texte, qui prévoyait notamment un protocole pluriannuel 2025-2027 avec les fédérations d’établissements, n’était de toute façon pas jugé satisfaisant par la profession hospitalière.
de passages aux urgences en 2023, contre moins de 10 millions en 1993.
Une colère légitime
Des mobilisations récurrentes. Peu coutumier des grèves, le secteur hospitalier a connu plusieurs mouvements depuis les années 1980 : la grève des infirmières de 1988, avec 100 000 manifestantes le 13 octobre, celle des urgentistes en 2005, suivie à 90 % et close après 17 jours par une rallonge de 15 millions d’euros, le mouvement Inter-Urgences en 2019 ou la grève des assistants de régulation médicale en juillet 2023.
Les motifs du 5 décembre 2024. La mobilisation, appelée par la quasi-totalité des syndicats de la fonction publique, porte d’abord sur les économies prévues pour 2025, dont le passage à trois jours de carence. Les urgences y ajoutent leurs propres demandes : fin des limitations d’accès 24 heures sur 24, arrêt des fermetures de lits, réouverture des lits d’aval et hausse immédiate d’au moins 8 % de l’ONDAM.
La mobilisation dans les hôpitaux n’est finalement qu’un prélude.
La mobilisation peut-elle durer ?
Quatre facteurs de durée. Les hôpitaux bénéficient de la confiance de 75 % des Français selon le baromètre du Cevipof ; l’instabilité gouvernementale prive les responsables politiques de capital pour réformer ; le PLFSS 2025 n’a pas été voté ; et le mal-être des soignants se traduit par 50 000 postes vacants.
Une crise devant nous. Le vieillissement, avec près de 400 000 personnes âgées victimes chaque année d’une chute nécessitant une intervention en urgence, et la hausse des maladies chroniques pourraient porter les passages aux urgences à près de 30 millions d’ici 2030. Dans le même temps, la démographie médicale a été comprimée par le numerus clausus et les nouveaux médecins souhaitent travailler moins que leurs aînés.
L’hôpital en chiffres
Passages aux urgences (en millions)
Les passages aux urgences ont plus que doublé entre 1993 et 2023 et pourraient approcher 30 millions en 2030.
Places en deuxième année de médecine
Le nombre de places doit passer de 10 800 en 2023 à 16 000 en 2027.
Part des hôpitaux en tension manquant de personnel (en %)
Selon la DGOS, 90 % des hôpitaux en tension manquent de personnel médical.
Conclusion
Pour les auteurs, la crise des urgences est enracinée dans des dysfonctionnements structurels et des choix politiques de plusieurs décennies. Sans changement, près d’un million de fonctionnaires hospitaliers seront conduits à répéter leur colère : l’enjeu n’est pas seulement budgétaire, il tient à la considération et à la qualité de vie de ceux qui soignent.
Feuilleter la note
Matthieu Hocque et Pauline Vincent et Denis Nicolaï
Directeur adjoint des Études du Millénaire ; Analyste du Millénaire ; Analyste du Millénaire.
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