Entretien William Thay pour Atlantico : « Deux ans après son élection, Boris Johnson trahit bien des promesses mais en sauve une »

Deux ans jour pour jour après son élection, le mandat de Boris Johnson a été émaillé de plusieurs scandales. Pourtant, on se doit bien de lui reconnaître au moins une victoire

Atlantico : Le 12 décembre 2019, il y a deux ans jour pour jour, Boris Johnson était réélu député, conservait sa place de Premier Ministre et offrait au parti conservateur une majorité absolue, la plus vaste depuis 1987. Deux ans plus tard, son mandat a été émaillé de divers scandales : comment s’est-il laissé embourber dans ces polémiques ?

William Thay : Il y a deux ans, Boris Johnson avait réussi un grand exploit politique. Il était en effet dans une situation politique difficile. Celle-ci était marquée par des négociations difficiles sur le Brexit que ce soit sur le plan interne avec une majorité parlementaire hostile et des contraintes posées par l’Union européenne. Cela l’avait conduit à provoquer des élections législatives anticipées alors que le parti conservateur avait subi une débâcle, en terminant en 5ème position avec 8,84% des suffrages loin derrière UKIP (parti du Brexit) menée par Nigel Farage à 30,74%. Toutefois, Boris Johnson a renversé la tendance lors des élections législatives de 2019 en enregistrant la plus grande victoire des tories (parti conservateur au Royaume-Uni) depuis Margaret Thatcher en 1987. Cette révolution électorale lui a ensuite permis de réaliser le Brexit puisqu’elle lui a offert un groupe parlementaire à sa main épurée et un capital politique pour négocier avec Bruxelles.

Depuis, cette réussite, comme vous le soulignez Boris Johnson et son parti enchainent les scandales. S’il est difficile d’analyser l’origine des scandales sans tomber dans la facilité d’un jugement moral, on peut émettre plusieurs hypothèses sur leur enchainement. Tout d’abord, les sondages électoraux semblaient indiquer un maintien des intentions de votes en faveur des conservateurs à un niveau élevé. Ces sondages se sont confirmés lors des élections intermédiaires qui ont été marqués par une victoire du parti de Boris Johnson même dans les bastions travaillistes. En dépit des différents scandales qui ont touché le Gouvernement britannique, les électeurs semblaient pardonner ces dérives et continuaient à accorder leur confiance à Boris Johnson. Cette situation conduit nécessairement à une insouciance de la part de la classe politique britannique. En effet, ces derniers pouvaient très bien se dire qu’ils pouvaient continuer sur cette voie, puisqu’ils ne risquaient pas de subir une sanction électorale. Le récent croisement des intentions de vote entre le Labour (parti socialiste britannique) et les Tories pourrait conduire à un changement de cap sur ce plan.

Ensuite, il y a une hiérarchisation des priorités en politique. Lorsqu’un scandale est dévoilé, il doit être analyser à la lumière de la situation politique. L’action de Boris Johnson est marquée par trois temps : la réalisation du Brexit, la gestion de la crise sanitaire, et l’aspiration du retour à la vie normale. Sur les deux premières phases, l’attention des Britanniques est concentrée sur la gestion d’une situation exceptionnelle. L’impact des scandales est moindre puisqu’il y a quelque chose de plus grand à réaliser et l’on met de côté les différentes affaires qui touchent le Gouvernement dans une forme d’union sacré. Ce fait possède toutefois plusieurs limites : un scandale qui rentre en contradiction le modèle de la gestion de crise, l’accumulation des scandales, et le retour progressif à une situation hors-crise. En comparaison, en France, les différents faits divers qui ont touché le Gouvernement pendant la crise sanitaire ont eu moins d’impact que l’affaire Benalla. Ainsi, les tories centrés sur les gestions de crises relatives au Brexit et à la Covid 19, ont bénéficié d’une clémence sur les différents scandales. Seulement, lorsqu’on ne subit pas de sanction lorsqu’on commet une faute, la tentative de récidive est bien plus importante.

Enfin, il y a un phénomène qui semble plus profond dans l’élite britannique. Comme le souligne, Peter Oborne dans le Triomphe de la classe politique anglaise, la politique britannique a connu une révolution dans les années 70. Il n’y avait pas alors de classe politique à proprement parler puisque les députés et les membres de la chambre des Lords (sorte de Sénat) étaient issus de la société civile. Progressivement, une classe politique a émergé et est tombée dans une plus ou moins grande corruption. Selon le journaliste anglais, elle attire davantage des ambitieux opportunistes qui vivent en vase-clos, sont avides d’argent et habitués aux passe-droits.

Comme le souligne The Economist les promesses sont loin d’avoir été tenues sur un certain nombre de plans. Quels sont les points forts et les points faibles de son bilan en demi-teinte ?

Le grand succès de Boris Johnson repose sur la vision qu’il a instauré pour le Royaume-Uni. Il a opéré une mue importante au Royaume-Uni à la fois sur le plan politique et sur le modèle d’organisation. Sur le plan politique, il a réussi à créer comme Margaret Thatcher et Tony Blair avant lui, un modèle électoral qui va profondément marquer le Royaume-Uni. Boris Johnson a opéré une transformation du parti conservateur pour avoir un logiciel politique séduisant les catégories populaires originellement séduites par le parti travailliste. Si les élections législatives britanniques se gagnaient davantage au centre, les prochaines se joueront davantage au peuple selon la distinction opérée par David Goodhart entre les « anywhere » et les « somewhere ».  En faisant cela, Boris Johnson a modifié la logique électorale, les prochains prétendants au 10th Downing Street seront obligés de présenter des mesures à destination de cet électorat. En ce sens, il s’agit de sa première grande victoire puisqu’elle modifie le paysage politique et par conséquent le modèle économique et culturel construit par Margaret Thatcher pour plusieurs décennies.

Son second grand succès concerne le modèle d’organisation du Royaume-Uni constitutif de ses deux grands slogans de campagne « take back control » et « get Brexit done ». En effet, en réalisant le Brexit afin de rendre au Royaume-Uni, une pleine souveraineté, Boris Johnson permet aux britanniques de retrouver la maitrise de leur destin. On peut décerner les bons et les mauvais points de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, mais désormais les Britanniques seront responsables de leur bonne ou mauvaise santé. Lorsqu’on observe l’histoire anglaise et son rapport à la souveraineté et à la liberté qui est bien plus charnel que sur les pays du continent, le Brexit sera mis au crédit du Premier ministre britannique. Le Brexit étant la première étape d’une redéfinition stratégique du Royaume-Uni dans le plan Global Britain qui vise à en faire un « Singapour sur la tamise » avec un nouveau rôle sur la scène international. Sur le plan intérieur, il s’agit de renforcer l’attractivité du Royaume-Uni. Celle-ci est construite autour du rayonnement de sa langue, de l’influence du Commonwealth, du modèle de la démocratie libérale, et d’une fiscalité ainsi qu’une réglementation allégée. Sur le plan extérieur, les Britanniques cherchent à faire évoluer leur politique étrangère pour ne pas s’aligner sur la politique de leurs vieux alliés (États-Unis et Europe) pour bénéficier des meilleures opportunités commerciales avec tous les pays notamment de l’Asie de l’Est.

Les deux grands succès de Boris Johnson doivent être mis en contraste avec ses différents échecs. S’il a réussi à poser les fondements de sa révolution à partir de victoire symbolique, il n’a pas encore mis en œuvre les réformes permettant d’ancrer ce changement de modèle. En effet, l’action du Premier ministre britannique s’est heurtée dans un premier temps aux effets négatifs du Brexit qui ont limité l’expansion économique. De plus, la crise sanitaire ainsi que la crise économique qui en a découlé, a limité les marges de manœuvres de Boris Johnson. Sur le plan intérieur, il doit faire face à de multiples crises renforcées par le Brexit : pénuries, manque de main d’œuvre, etc. De plus, il ne dispose pas d’assez de ressources budgétaires, dans un contexte de crise, pour opérer les différentes réformes promises notamment à destination de l’électorat populaire. Il est en effet difficile de sauver l’économie britannique par des remèdes keynésiens, d’augmenter les salaires, de restaurer les services publics, d’alléger la fiscalité, sans faire exploser les déficits et la dette publique. Un changement de modèle économique suppose des marges de manœuvres importantes dans un contexte normal, il est encore plus difficile à mettre en œuvre en situation de crise.

Pour résumer, Boris Johnson possède en effet un bilan en demi-teinte dans la mesure où il a réussi à imposer une nouvelle vision pour le Royaume-Uni, mais il n’a pas encore réussi à imposer en termes de politiques publiques sa marque à travers des réformes. Sa gestion de la crise sanitaire résume bien son bilan, une vision et des principes largement partagées mais une réalisation concrète et des résultats plus mitigées. Sa victoire culturelle ne s’est ainsi pas encore matérialisée par des avancées concrètes significatives.

Le 6 octobre, Boris Johnson déclarait: “We are not going back to the same old broken model with low wages, low growth, low skills and low productivity, all of it enabled and assisted by uncontrolled immigration.” Est-ce là sa plus grande (et pas des moindres) réussite ?

Boris Johnson a vraisemblablement marqué le Royaume-Uni de son empreinte comme Margaret Thatcher avant lui. Il a posé tous les fondamentaux que sa vision l’emporte même s’il n’était plus au 10th Downing Street, avec sa victoire culturelle commencée par le référendum pour le Brexit en 2016. Cette victoire culturelle concrétisée par une double victoire politique (élections législatives de 2019 et sorti du Royaume-Uni de l’Union européenne) aura une conséquence durable sur le Royaume-Uni. Comme Boris Johnson le souligne, les Britanniques ne reviendront pas sur l’ancien modèle pour plusieurs raisons. 

Tout d’abord, les victoires culturelles et politiques sont concrétisées par une révolution électorale. La victoire des Tories s’explique par la conversion des catégories populaires et intermédiaires lors des dernières élections. Si le parti travailliste veut revenir au pouvoir, il est obligé de parler et de séduire cet électorat. Ainsi, le Labour ne peut vraisemblablement pas promouvoir une politique naïve à l’égard de la mondialisation aussi bien sur le plan économique que sur le plan régalien. Par conséquent, en raison de leur courbe de natalité, d’une pénurie de main d’œuvre et d’une moins forte immigration pour la combler, les bas salaires vont nécessairement monter en raison d’une hausse de la demande rejoignant le cercle vertueux entamé aux États-Unis. Les partis politiques ont vocation à gagner les élections, et la révolution électorale de Boris Johnson ne concerne pas uniquement les tories. Les électeurs urbains, plutôt aisés, du centre ne sont plus l’électorat pivot de chaque élection, mais il s’agit des électeurs populaires. C’est-à-dire que dans un système avec deux grands partis, c’est la prise en compte de leurs revendications qui vont faire la bascule dans un sens ou dans l’autre.

Ensuite, le Brexit modifie le modèle d’organisation du Royaume-Uni qui possède une pleine maitrise de sa souveraineté. Cela emporte plusieurs conséquences. D’une part, les Britanniques ne peuvent plus subir des choix de politiques publiques imposées par l’extérieur et notamment de l’Union européenne. Le Gouvernement et le Parlement dispose d’une maitrise théorique complète des pouvoirs exécutifs et législatifs sans avoir à appliquer des directives, règlements ou décisions de la Cour de Justice de l’Union européenne. Cette donnée doit toutefois être nuancé par l’interdépendance des États avec la mondialisation qui entraine toujours un minimum de contraintes extérieurs. D’autre part, la classe politique britannique ne pourra plus s’exonérer des choix effectués. En effet, elle ne disposera plus de l’argument d’un choix politique effectué à Bruxelles et imposé à Londres. Par conséquent, elle devra assumer pleinement des choix qui iront à l’encontre du nouveau paradigme posé par Boris Johnson même lorsqu’il ne sera plus Premier ministre, tout comme Tony Blair a été obligé de convertir son parti aux idées économiques de Margaret Thatcher.

Boris Johnson a ainsi posé un nouveau paradigme qui ne sera pas contesté par aucun des deux grands partis avant une nouvelle grande révolution culturelle. Si son souhait de modèle n’est pas encore mis en œuvre, le Royaume-Uni effectue lentement mais surement sa mue. Cette révolution permet d’ores et déjà à Boris Johnson de poser sa marque sur l’histoire politique anglaise, même si son bilan est plus nuancé. 

Par William Thay, Président du Millénaire

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