Neutralité carbone, puissance publique et leadership mondial
Le 20 janvier 2021, Joe Biden signe le retour des États-Unis dans l’accord de Paris. Matthieu Hocque analyse un plan climat qui vise la neutralité carbone en 2050 avec près de 2 000 milliards de dollars pour les renouvelables. La note montre un plan plus pragmatique que celui de Bernie Sanders, tourné vers la reconquête du leadership mondial face à l’Europe et à la Chine.
Le constat
Les énergies fossiles représentent 80 % du mix énergétique américain et les États-Unis sont le deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre.
La cause
L’économie américaine reste dépendante du pétrole, du gaz et du charbon, une dépendance renforcée par une décennie d’exploitation des gaz de schiste.
La conséquence
Le plan Biden mise sur l’investissement public, la recherche et la diplomatie climatique pour reprendre le leadership mondial face à la Chine et à l’Europe.
Avant-propos
Le 20 janvier, quelques heures seulement après son investiture à la magistrature suprême américaine, Joe Biden a signé un décret portant sur le retour des États-Unis dans l’accord de Paris sur le climat. Une volonté politique de placer son mandat sous les hospices de la lutte contre le changement climatique et ainsi de s’inscrire en rupture avec son prédécesseur.
Véritable plan de transition écologique ou opération de greenwashing, dans quelle mesure le plan Biden pour le climat vise à redonner le leadership mondial sur l’écologie aux États-Unis face à la concurrence européenne et chinoise ?
Note de Matthieu Hocque, analyste au Millénaire
Un plan pour « guider la réponse mondiale »
Un mix énergétique dominé par les fossiles. La note part d’un constat. La consommation d’énergie primaire aux États-Unis repose à 80 % sur le pétrole, le gaz naturel et le charbon, contre 10 % pour les énergies renouvelables et 8 % pour le nucléaire. Une décennie d’exploitation des gaz de schiste et des gaz de réservoir compact a renforcé cette dépendance. Les États-Unis sont ainsi le deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre, derrière la Chine.
Une révolution énergétique financée par l’État fédéral. Le plan Biden vise des émissions nettes nulles en 2050. Près de 2 000 milliards de dollars doivent financer des centrales éoliennes, solaires et géothermiques ainsi que des capacités de stockage. Les terres et les eaux fédérales sont les premières cibles, avec l’objectif de doubler l’éolien offshore d’ici 2030. Le ministère de l’Énergie apporte une assistance technique aux États et aux municipalités, qui gardent leurs prérogatives sur la distribution.
Le nucléaire conservé. Sur ce point, le plan se sépare du Green New Plan de Bernie Sanders, qui voulait mettre fin à la construction de centrales. Joe Biden soutient un programme de recherche sur l’avenir du nucléaire et propose de petits réacteurs modulaires en complément des réacteurs conventionnels. Pour l’auteur, cette solution permet d’alimenter des régions isolées tout en profitant d’économies d’échelle. La capture et la séquestration du carbone font aussi partie des options retenues.
La puissance publique au service d’une nation résiliente. Le transport représente plus d’un tiers de la consommation d’énergie primaire et sa trajectoire est haussière. Le plan prévoit des carburants aériens moins carbonés, un rattrapage ferroviaire par la grande vitesse et l’hydrogène, des normes de consommation plus strictes et un crédit d’impôt pour les véhicules électriques. Il vise aussi une baisse de 50 % de l’empreinte carbone du parc immobilier d’ici 2035 et un soutien aux cultures qui émettent moins de méthane.
C’est le montant que le plan Biden consacre à l’éolien, au solaire, à la géothermie et au stockage d’énergie pour atteindre la neutralité carbone en 2050.
Un plan qui se détache du Green New Plan de Sanders
Des objectifs et une méthode en commun. Les deux plans partagent des objectifs environnementaux volontaristes. Celui de Bernie Sanders va plus loin : il vise 100 % d’énergies renouvelables en 2050. Joe Biden vise une activité économique neutre en carbone à la même date. Tous deux veulent inscrire des obligations contraignantes dans la loi, une première aux États-Unis selon la note. Joe Biden demande au Congrès d’adopter dès la première année de son mandat une législation fixant des étapes, dont une première échéance en 2025.
Une justice sociale écartée pour raison de coût. La divergence principale porte sur la question sociale. Le plan Sanders promettait de geler pendant dix ans le prix de l’électricité, d’investir 16 000 milliards de dollars dans les infrastructures publiques et de financer 20 millions d’emplois dans les renouvelables. Il prévoyait aussi cinq années de salaires garantis pour les travailleurs des énergies fossiles et un fonds de résilience de 40 milliards de dollars face aux catastrophes naturelles.
Un choix de viabilité financière. Pour l’auteur, ces mesures sont impossibles à financer dans une économie marquée par la hausse de la dette publique. Joe Biden a en parallèle signé en mars 2021 un plan de relance de près de 1 900 milliards de dollars. Son plan climat se concentre donc sur la transition du modèle économique et sur les avantages concurrentiels américains. La note le juge moins dogmatique sur le mix énergétique et plus soutenable pour les finances publiques.
Le plan Biden en chiffres
Consommation d’énergie primaire aux États-Unis, en %
Lecture : les énergies fossiles représentent 80 % du mix énergétique américain, contre 8 % pour le nucléaire.
Plans Biden et Sanders, en milliards de dollars
Lecture : le plan Sanders prévoyait 16 000 milliards de dollars pour les seules infrastructures publiques, soit huit fois l’enveloppe climat du plan Biden.
L’évacuation des impératifs de justice sociale garantit au plan Biden une viabilité financière, à l’heure où les contraintes budgétaires pèsent sur les finances publiques américaines.
Trois facteurs clés de succès
Le financement par l’impôt et les marchés d’émissions. L’endettement public américain progresse depuis la guerre d’Irak de 2003 et la crise de la Covid-19 accélère la dépense. La note juge donc difficile de financer le plan sans fiscalité. Joe Biden prévoit une fiscalité incitative pour les entreprises et une taxation des industries fossiles et des carburants à forte teneur en carbone. Il veut aussi s’appuyer sur les marchés existants : neuf États du nord-est ont une initiative régionale de quotas, la Californie a plafonné ses émissions et Los Angeles a électrifié ses transports en commun grâce à une taxe sur l’énergie.
La recherche au cœur du pari. La montée en gamme sur les renouvelables est le pari central de l’administration Biden. Les dépenses de recherche couvrent l’énergie, les transports, les infrastructures, les services publics, l’agriculture et l’agro-industrie. Le plan fixe des objectifs fondés sur des résultats tangibles : meilleure collecte de données face aux lobbys énergétiques, système de bonus-malus pour les acteurs publics et privés, coopération entre entrepreneurs et chercheurs, modèle de R&D proposé aux autres pays.
Reprendre le leadership mondial. Le plan rappelle que les États-Unis ne représentent que 15 % des émissions de gaz à effet de serre. La réponse doit donc être mondiale. Pour l’auteur, ce postulat cache une ambition de puissance. Le retour dans l’accord de Paris dès le premier jour et un sommet mondial sur le climat prévu d’ici l’été 2021 en sont les premiers actes. Pour prévenir un dumping environnemental chinois, le plan prévoit des taxes d’ajustement et des quotas sur les biens venant de pays qui ne respectent pas leurs obligations climatiques.
Un plan pragmatique au service de la puissance américaine
Une rupture avec l’administration Trump. Joe Biden propose une politique radicalement différente de celle de son prédécesseur. Il entend guider la réponse mondiale au changement climatique par des mesures économiques qui transforment le modèle américain. Il renonce à des mesures sociales fortes pour éviter un coût jugé pharaonique pour les finances publiques. Selon l’auteur, il présente ainsi un plan pragmatique et viable au regard des objectifs fixés.
Une continuité dans la rivalité avec la Chine. Le slogan « rallier le reste du monde pour répondre à la menace climatique » marque une opposition nette avec l’administration Trump. La note y voit pourtant une continuité : la volonté commune de reprendre le leadership mondial et de concurrencer frontalement la Chine. L’administration Biden fait de ce plan le fer de lance de sa politique économique, industrielle et commerciale. Elle donne rendez-vous au monde en 2025 pour un premier bilan, à la fin du premier mandat.
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