Une couleur commune n’est pas une conviction commune
Le virage à droite du sous-continent est réel, mais parler de marée bleue est erroné. Seul le Chili a livré un mandat clair à José Antonio Kast qui l’a emporté avec 58 % en décembre 2025. Ailleurs, la vague n’est qu’un euphémisme. En Colombie, Abelardo de la Espriella devance Iván Cepeda de moins de 1 point (soit moins de 250 000 voix) et Gustavo Petro conteste le résultat. Au Pérou, Keiko Fujimori précède Roberto Sánchez d’environ 40 000 bulletins, sans que la défaite ait été concédée. Et le raz-de-marée chilien lui-même mérite une nuance. Il s’agissait de la première présidentielle à vote obligatoire. Ainsi, cela a poussé aux urnes des millions de citoyens éloignés de la vie politique entraînant un vote sanction du pouvoir en place. Y voir une conversion idéologique revient à confondre la mécanique de la participation avec le vote d’adhésion.
Si l’idéologie n’unit pas ces résultats, le fil rouge est la défaite des sortants. Deux facteurs expliquent cette érosion : le déclin économique (1) et la hausse de l’insécurité (2). Et parfois, ces facteurs se potentialisent. Sur le plan économique, des pays comme l’Argentine ou la Bolivie sont marqués par une situation de grand appauvrissement. Sur la période 2017-2024, selon la Banque Mondiale, le PIB/habitant de la Bolivie a progressé de 10%, soit +1,4% par an et celui de l’Argentine a diminué de 6,6%, soit près de -1% par an. Or, sur la même période, l’inflation moyenne est de 2,5% en Bolivie (jusqu’à 5% en 2024 et plus de 20% fin 2025), sans parler de la situation argentine largement documentée avec une année 2024 culminant à plus de 200% d’inflation ! Dans les deux cas, les gouvernements de gauche ont été sanctionnés électoralement.
Sur le plan sécuritaire, de nombreux pays sud-américains ont vu leur situation profondément se dégrader. Au Pérou, alors que le pays a connnu 9 présidents depuis 2011 dont 6 de gauche ou du centre, le taux d’homicides intentionnels pour 100 000 habitants a augmenté de 50%[1]. En Colombie, des pans entiers de territoire ont été cédés aux dissidences et aux trafiquants, 10 ans après l’accord avec les FARC. Enfin, au Chili, longtemps l’un des pays les plus sûrs de la région, la dernière campagne électorale s’est jouée sur la hausse réelle mais modeste de la criminalité liée à l’immigration vénézuélienne.
Des dynamiques plurielles, mais un reflux constaté : celui de la gauche
Les vainqueurs sont arrivés au pouvoir par des dynamiques opposées. En Colombie, de la Espriella est un pur insurgé et surfe sur une tendance antisystème (avocat-vedette au pénal ayant défendu des paramilitaires et jamais élu). Au Pérou, Keiko Fujimori représente un retour au pouvoir d’une doctrine établie, le Fujimorisme, projet libéral-conservateur classique qui fait partie de l’échiquier péruvien depuis une trentaine d’années. Au Chili, Kast, victorieux à sa troisième candidature, est le bâtisseur patient d’un parti, qui – s’il a mené campagne sur les questions de sécurité – a pris soin de se démarquer du style fracassant de Milei et de Bukele. Enfin, en Bolivie, Rodrigo Paz n’est pas d’extrême droite, mais un centriste promettant le capitalisme pour tous, soit un projet de rupture avec celui de l’ancienne figure Evo Morales, qui a inspiré idéologiquement Jean-Luc Mélenchon. Ainsi, leur ADN politique est différent, leur projets économiques le sont également (thérapie de choc de Milei, défense du marché de Kast, nationalisme extractif de de la Espriella, orthodoxie budgétaire de Fujimori) expliquant pourquoi tous les mettre dans le même sac serait une erreur.
De plus, le paramètre Trump n’est pas à négliger pour comprendre la dynamique de droitisation de l’Amérique du Sud. Dans la National Security Strategy 2025, la doctrine Monroe est réactualisée sous la doctrine Donroe : Washington assume de réaffirmer ses intérêts dans son hémisphère. La fin de l’aide humanitaire de l’USAID, la capture du président Maduro, l’intensification de l’embargo cubain, coalition antidrogue du « Bouclier des Amériques », et les sanctions contre le président Petro illustrent une volonté de faire basculer l’Amérique du Sud de la gauche vers la droite. Pourtant, le soutien trumpiste est à relativiser, Trump a publiquement soutenu Abelardo de la Espriella en Colombie, sa proximité avec Milei n’est plus à démontrer, mais au Pérou, il a refusé d’apporter son soutien à Keiko Fujimori et aucun des deux finalistes n’a voulu rompre avec Pékin (le sujet du port de Chancay reste un point important). Ainsi, l’influence trumpiste est à nuancer, l’intérêt américain façonne les résultats là où il existe une demande intérieure ; il ne les fabrique pas.
Ainsi, c’est surtout la gauche qui est en reflux en Amérique du Sud. En effet, du point de vue des électeurs, ses remèdes ont échoué sur les questions économiques et sécuritaires. Attention toutefois à ne pas commettre le même amalgame que pour les droites sud-américaines. La gauche sociale-démocrate classique ne s’est pas effondrée, Cepeda tient près de la moitié de la Colombie, Boric a cédé le pouvoir pacifiquement au Chili et la gauche locale n’est pas morte… Ce qui s’est effondré, c’est le bolivarisme, entre un régime vénézuélien décapité par la force, un projet bolivien du MAS passé de l’hégémonie à quelque 3 % de l’opinion publique et disparaissant quasiment du Parlement, et le parti de gauche nationaliste d’Humala qui s’est effondré. Il est possible de rajouter aussi le régime cubain en grande difficulté pour sa survie.
Mais en politique, si les incarnations meurent, les courants d’idées perdurent. Pour l’Amérique du Sud, il faudra voir si cette victoire électorale des droites se matérialise par une victoire globale impliquant un changement de paradigme sur lequel la gauche ne pourra pas revenir. C’est in fine, la même question qui se pose pour Donald Trump : ses mandats seront-ils une parenthèse dans l’histoire politique américaine ou une reconfiguration d’un paradigme qui ne sera pas contesté par ses successeurs y compris Démocrates…
Pierre Clairé est géopolitologue, directeur adjoint des études du think tank gaulliste et indépendant Le Millénaire.
Sean Scull est géopolitologue, chargé d’études États-Unis du Millénaire, auteur de « Le populisme, symptôme d’une crise de la démocratie, comment le néolibéralisme a triomphé en France et en Suède » aux éditions L’Harmattan.
[1] https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/VC.IHR.PSRC.P5?locations=PE
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Crédit photo : A large yellow and blue flag flying in the sky. Colombian flag sky colombia, de via Pixabay via Picryl.com, sous licence PDM 1.0.

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