Les pénuries de médicaments se sont imposées, au cours de la dernière décennie, comme un phénomène structurel touchant l’ensemble des systèmes de santé européens. Leur fréquence, leur durée et leur extension progressive à des classes thérapeutiques critiques témoignent d’un déséquilibre profond, identifié dans plusieurs rapports nationaux et européens comme le résultat de dynamiques industrielles, économiques et géopolitiques étroitement imbriquées [1-4].
Les données disponibles montrent que les ruptures ne constituent plus un événement ponctuel ou exceptionnel, mais un état quasi permanent affectant des médicaments essentiels tels que les antibiotiques injectables, les anticancéreux ou les corticoïdes injectables [1-4]. Cette évolution a fait émerger un enjeu de sécurité sanitaire, de souveraineté industrielle et de cohésion européenne.
Cette vulnérabilité peut être objectivée par plusieurs indicateurs convergents. En 2021, le marché mondial du médicament a atteint 1 291 milliards de dollars ; l’Amérique du Nord représentait à elle seule 47,2 % des ventes mondiales, contre 24,5 % pour l’Europe, 9,3 % pour la Chine et 13,2 % pour l’Asie/Pacifique [5]. Cette domination se reflète également dans la structure industrielle du secteur, 6 entreprises américaines figurant parmi les dix premières entreprises pharmaceutiques mondiales [5]. Dans le même temps, la dépendance européenne vis-à-vis de l’extérieur s’est profondément aggravée. Selon les travaux parlementaires français reprenant notamment des données de l’EMA, près de 40 % des médicaments finis commercialisés dans l’Union européenne (UE) proviennent de pays tiers, tandis que 80 % des fabricants de substances pharmaceutiques actives utilisées pour les médicaments disponibles en Europe sont situés en dehors de l’Union [3]. Des analyses européennes plus récentes confirment cette vulnérabilité [6].
La pandémie de COVID-19 a mis en lumière l’ampleur de cette vulnérabilité. Elle a provoqué des perturbations simultanées sur l’ensemble des maillons des chaînes d’approvisionnement mondiales : fermetures administratives d’usines situées en Asie, augmentation exponentielle de la demande pour certains produits de réanimation, ralentissement logistique lié à la saturation des routes maritimes et aériennes, restrictions d’exportation imposées par certains pays producteurs d’ingrédients pharmaceutiques actifs (API) essentiels [1-4 ; 7]. Ces défaillances ont révélé le rôle central de la Chine et de l’Inde dans la fabrication de nombreux médicaments et, plus encore, des API nécessaires à leur production [1-4]. Elles ont également mis en évidence le déficit d’anticipation et de coordination entre États membres, chacun appliquant des définitions, des obligations déclaratives et des mécanismes de gestion de crise hétérogènes [2-3 ; 8-9].
La dépendance européenne à l’égard de sites extra-européens est ancienne. Elle résulte d’un mouvement de délocalisation enclenché dès les années 1990, motivé par des arbitrages économiques en faveur d’une production à moindre coût dans des pays disposant d’infrastructures industrielles compétitives et d’une réglementation plus favorable [1;3-4]. Ce processus a conduit l’UE à perdre une grande partie de ses capacités de production d’API, y compris pour des molécules essentielles à la continuité des soins [1;3-4]. La production de certains API critiques est aujourd’hui concentrée entre un ou deux fabricants mondiaux situés hors UE, ce qui rend l’ensemble du système vulnérable à des chocs exogènes [1;3-4].
À ces déterminants industriels s’ajoutent les limites d’un modèle économique, notamment en France, qui fragilise les médicaments d’usage courant, en particulier les formes injectables stériles. Les prix régulièrement diminués, la pression concurrentielle et la faible valorisation des produits matures ont entraîné une contraction des capacités industrielles européennes, une concentration des fournisseurs et une externalisation croissante des segments les moins rentables [2-4]. Les médicaments essentiels, nécessaires à la prise en charge quotidienne en oncologie, anesthésie, réanimation ou infectiologie, se retrouvent ainsi exposés de manière disproportionnée aux ruptures.
Enfin, les pénuries constituent un phénomène global touchant toutes les régions du monde, avec des mécanismes largement similaires : concentration industrielle, dépendance aux API asiatiques, pressions tarifaires, fragilité logistique et dynamique de marché mondialisée [7 ; 10-11]. Dans plusieurs pays à revenu faible ou intermédiaire, notamment en Afrique subsaharienne, la disponibilité des médicaments est particulièrement faible, les ruptures fréquentes et la dépendance aux importations quasi totale [11].
Dans ce contexte, la pandémie de COVID-19 a agi comme un révélateur, confirmant l’insuffisance des dispositifs nationaux de gestion de crise et soulignant la nécessité d’une politique française voire européenne intégrée, articulée autour de leviers économiques, industriels, réglementaires et internationaux. L’analyse qui suit expose d’abord les vulnérabilités mises en lumière par la pandémie, puis les réponses apportées au niveau national et européen, avant de proposer les fondements d’une politique visant à sécuriser durablement l’accès aux médicaments essentiels. Les pénuries de médicaments se sont imposées, au cours de la dernière décennie, comme un phénomène structurel touchant l’ensemble des systèmes de santé européens. Leur fréquence, leur durée et leur extension progressive à des classes thérapeutiques critiques témoignent d’un déséquilibre profond, identifié dans plusieurs rapports nationaux et européens comme le résultat de dynamiques industrielles, économiques et géopolitiques étroitement imbriquées [1-4].
Les données disponibles montrent que les ruptures ne constituent plus un événement ponctuel ou exceptionnel, mais un état quasi permanent affectant des médicaments essentiels tels que les antibiotiques injectables, les anticancéreux ou les corticoïdes injectables [1-4]. Cette évolution a fait émerger un enjeu de sécurité sanitaire, de souveraineté industrielle et de cohésion européenne.
Cette vulnérabilité peut être objectivée par plusieurs indicateurs convergents. En 2021, le marché mondial du médicament a atteint 1 291 milliards de dollars ; l’Amérique du Nord représentait à elle seule 47,2 % des ventes mondiales, contre 24,5 % pour l’Europe, 9,3 % pour la Chine et 13,2 % pour l’Asie/Pacifique [5]. Cette domination se reflète également dans la structure industrielle du secteur, 6 entreprises américaines figurant parmi les dix premières entreprises pharmaceutiques mondiales [5]. Dans le même temps, la dépendance européenne vis-à-vis de l’extérieur s’est profondément aggravée. Selon les travaux parlementaires français reprenant notamment des données de l’EMA, près de 40 % des médicaments finis commercialisés dans l’Union européenne (UE) proviennent de pays tiers, tandis que 80 % des fabricants de substances pharmaceutiques actives utilisées pour les médicaments disponibles en Europe sont situés en dehors de l’Union [3]. Des analyses européennes plus récentes confirment cette vulnérabilité [6].
La pandémie de COVID-19 a mis en lumière l’ampleur de cette vulnérabilité. Elle a provoqué des perturbations simultanées sur l’ensemble des maillons des chaînes d’approvisionnement mondiales : fermetures administratives d’usines situées en Asie, augmentation exponentielle de la demande pour certains produits de réanimation, ralentissement logistique lié à la saturation des routes maritimes et aériennes, restrictions d’exportation imposées par certains pays producteurs d’ingrédients pharmaceutiques actifs (API) essentiels [1-4 ; 7]. Ces défaillances ont révélé le rôle central de la Chine et de l’Inde dans la fabrication de nombreux médicaments et, plus encore, des API nécessaires à leur production [1-4]. Elles ont également mis en évidence le déficit d’anticipation et de coordination entre États membres, chacun appliquant des définitions, des obligations déclaratives et des mécanismes de gestion de crise hétérogènes [2-3 ; 8-9].
La dépendance européenne à l’égard de sites extra-européens est ancienne. Elle résulte d’un mouvement de délocalisation enclenché dès les années 1990, motivé par des arbitrages économiques en faveur d’une production à moindre coût dans des pays disposant d’infrastructures industrielles compétitives et d’une réglementation plus favorable [1;3-4]. Ce processus a conduit l’UE à perdre une grande partie de ses capacités de production d’API, y compris pour des molécules essentielles à la continuité des soins [1;3-4]. La production de certains API critiques est aujourd’hui concentrée entre un ou deux fabricants mondiaux situés hors UE, ce qui rend l’ensemble du système vulnérable à des chocs exogènes [1;3-4].
À ces déterminants industriels s’ajoutent les limites d’un modèle économique, notamment en France, qui fragilise les médicaments d’usage courant, en particulier les formes injectables stériles. Les prix régulièrement diminués, la pression concurrentielle et la faible valorisation des produits matures ont entraîné une contraction des capacités industrielles européennes, une concentration des fournisseurs et une externalisation croissante des segments les moins rentables [2-4]. Les médicaments essentiels, nécessaires à la prise en charge quotidienne en oncologie, anesthésie, réanimation ou infectiologie, se retrouvent ainsi exposés de manière disproportionnée aux ruptures.
Enfin, les pénuries constituent un phénomène global touchant toutes les régions du monde, avec des mécanismes largement similaires : concentration industrielle, dépendance aux API asiatiques, pressions tarifaires, fragilité logistique et dynamique de marché mondialisée [7 ; 10-11]. Dans plusieurs pays à revenu faible ou intermédiaire, notamment en Afrique subsaharienne, la disponibilité des médicaments est particulièrement faible, les ruptures fréquentes et la dépendance aux importations quasi totale [11].
Dans ce contexte, la pandémie de COVID-19 a agi comme un révélateur, confirmant l’insuffisance des dispositifs nationaux de gestion de crise et soulignant la nécessité d’une politique française voire européenne intégrée, articulée autour de leviers économiques, industriels, réglementaires et internationaux. L’analyse qui suit expose d’abord les vulnérabilités mises en lumière par la pandémie, puis les réponses apportées au niveau national et européen, avant de proposer les fondements d’une politique visant à sécuriser durablement l’accès aux médicaments essentiels.
Par Bertrand Pourroy, Analyste au Millénaire,
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Crédit photo : Better, Cost Effective Hazardous Waste Disposal, via Green Flow, sous licence CC BY-NC 4.0

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