Il y a 40 ans l’explosion du réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl a constitué l’un des plus grands accidents industriels de l’Histoire et jeté un discrédit total sur le programme nucléaire soviétique à l’international. Jamais un pays n’a vu sa filière nucléaire autant dégradée sur le plan technologique, de l’image commerciale, et de la fuite des cerveaux. Pour autant, 40 ans plus tard, la Russie est le deuxième pays exportateur de nucléaire civil, lui donnant même un avantage comparatif dans son économie de guerre ou une capacité de résistance à la crise énergétique liée à la guerre en Iran.
Les causes sont diverses et la France n’est pas tombée aussi bas. Seulement, à cause du dogmatisme d’une partie de ses dirigeants depuis les années 2000, notre industrie est abimée. Ce constat n’invite ni à la fascination ni à l’indulgence. Il oblige simplement à regarder lucidement ce qui fait la force réelle d’une puissance exportatrice dans le nucléaire civil car c’est l’enjeu de demain pour la filière nucléaire française.
Le nucléaire, l’énergie des puissances
Le monde n’attend pas que la France retrouve ses certitudes. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) estime que la capacité nucléaire mondiale pourrait atteindre 992 gigawatts électriques en 2050, contre 377 fin 2024. Le nucléaire n’est donc pas une nostalgie française : c’est une bataille technologique, industrielle et géopolitique du XXIème siècle. Selon les différentes projections de l’AIEA, d’ici 2034, le marché mondial du nucléaire civil pourrait atteindre près de 52,62 milliards de dollars, soit une hausse de +12 milliards de dollars (soit +30% en moins de 10 ans).
Non seulement le nucléaire est une énergie souveraine et décarbonée, mais il s’agit d’une énergie de puissance. En effet, elle offre déjà à la France une surproduction d’électricité. Selon RTE, le solde net exportateur de la France s’élève à 92,3 TWh, soit une surproduction de 17%. Une telle capacité de production constitue un avantage comparatif majeur à l’heure où l’énergie est devenue une arme géopolitique ou un levier de négociation d’un monde compétitif.
Toutefois, l’électricité brute n’est pas le seul levier de puissance que peut offrir une industrie nucléaire. La capacité à exporter des réacteurs nucléaires constitue aussi un levier de puissance car elle permet de nouer des partenariats stratégiques de long terme et de rendre des pays dépendant d’un point de vue technologique. La Chine ou la Russie ont réussi cela, leur permettant de sécuriser des alliances géostratégiques durables avec des pays du Sud Global.
Le miroir russe
Regarder la Russie n’est certainement pas se rallier à la Russie ou même être fasciné par le régime russe. Cela ne dit rien du jugement que l’on porte sur Moscou. Mais une nation sérieuse observe ce qui fonctionne, y compris chez ses adversaires. Or la Russie a transformé une filière discréditée par Tchernobyl et fragilisée par l’effondrement soviétique en instrument d’influence, d’exportation et de puissance. Le paradoxe russe est donc celui d’une résurrection industrielle. Après Tchernobyl, la catastrophe aurait pu enterrer durablement l’atome soviétique puis russe. Elle est devenue, à rebours, le point de départ d’une reconstruction patiente. Là où une partie de l’Europe a transformé le nucléaire en procès moral permanent, Moscou en a fait un sujet stratégique.
La Russie n’a pas sauvé son nucléaire par nostalgie, mais par continuité. Elle a maintenu ses sites et une chaîne de décision centralisée. Pendant que l’Allemagne fermait ses centrales, que la France hésitait et que Bruxelles tergiversait, Moscou consolidait son outil. La leçon est simple : une filière lourde ne survit que si l’État lui garantit la durée. Rosatom a compris ce que nous avons trop souvent oublié. Dans le nucléaire, on ne vend pas une machine, on vend 50 ans de puissance. Le groupe russe propose les réacteurs, le financement, le combustible, la formation et la maintenance. À Akkuyu, en Turquie, il construit une centrale de 4,8 gigawatts, valorisée à plus de 20 milliards de dollars. Ce n’est pas une vente ponctuelle, mais une relation stratégique longue.
Le paradoxe français est inverse du paradoxe russe. Nous avions l’image, le parc, l’exploitant, les ingénieurs, l’expérience et la crédibilité historique. Nous avions surtout l’un des plus grands succès industriels du XXe siècle. Mais nous avons abîmé cette avance par intermittence politique, compromis idéologiques et désorganisation industrielle. Flamanville n’est pas un argument contre le nucléaire, mais contre l’amnésie industrielle. La Cour des comptes a évalué le coût total de l’EPR de Flamanville à environ 23,7 milliards d’euros. Ce constat ne doit pas nourrir le renoncement, mais la lucidité : lorsqu’une nation cesse de construire trop longtemps, elle perd les gestes, les métiers et la discipline de projet.
Relancer l’industrie nucléaire pour gagner la bataille des exportations
L’erreur française serait de penser le nucléaire seulement pour nous-mêmes. L’atome est indispensable pour électrifier notre économie et réduire notre dépendance aux fossiles. Mais cette bataille intérieure ne suffira pas. Une filière limitée au marché domestique finit par manquer de volume, de compétences et de compétitivité. Exporter, ce n’est pas seulement vendre : c’est rester dans la course. Pour tenir ses coûts, former ses équipes et financer sa recherche, la France doit regagner des marchés. L’export n’est pas un supplément d’âme ; il est une condition de souveraineté. Une puissance qui n’exporte plus ses technologies stratégiques finit par importer celles des autres.
La Russie offre des enseignements intéressants pour imaginer une doctrine pour les prochaines décennies, y compris en observant les manques stratégiques de leur modèle, notamment sur l’attractivité des chercheurs étrangers nucléaires. En restant dépendante de ses chercheurs nationaux, la Russie n’a pas pu prendre une avance suffisante sur la 4e génération de réacteurs nucléaires.
La France gagnerait à bâtir son industrie du nucléaire civil de demain autour d’un plan en trois volets. Le premier est la continuité des objectifs politiques (1). Une filière nucléaire ne peut pas être relancée si chaque majorité corrige, ralentit ou contredit la précédente. Il s’agit de sanctuariser un double objectif : préserver la souveraineté nationale sur la production d’électricité pour soutenir l’électrification des usages et exporter au maximum nos réacteurs nucléaires. Le deuxième volet est la simplicité de commandement et la rationalisation administrative (2). Une politique industrielle ne peut pas être dispersée entre administrations, injonctions contradictoires et arbitrages sans fin. Les atouts de la filière française, à savoir près de 2 200 entreprises et 250 000 emplois, doivent être pilotées depuis Matignon par un comité dédié, mais aussi protégés par un mécanisme anti-OPA préservant nos PME et ETI. Enfin, le troisième est la reconquête des compétences (3). Sans écoles, sans compagnonnage, sans carrières attractives et sans chantiers visibles, la France ne retrouvera pas sa puissance. Former des ingénieurs ne suffira pas : il faut aussi revaloriser les métiers de terrain par un parcours « talents du nucléaire » pour toute la filière soutenue par des études financées par l’État en contrepartie d’un devoir de service de 15 ans.
L’exemple russe n’est pas un modèle moral, mais un avertissement stratégique : il montre qu’une filière nucléaire fragilisée peut redevenir une force. La France a encore des atouts considérables, mais elle ne peut plus seulement défendre le nucléaire au nom de la souveraineté. Elle doit le reconstruire comme une industrie de conquête, encore faut-il mettre au ban du débat public ceux qui, avec 20 ans de retard, rejouent le match du « Pour ou Contre le nucléaire ».
Matthieu Hocque, Directeur général du think-tank Le Millénaire
Louis Thomassin, Analyste au Millénaire, auteur du rapport “Redevenir une puissance nucléaire exportatrice“
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Crédit photo : Nuclear Power Pants, via Rawpixel, sous licence CC0 1.0.

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