Redevenir une puissance nucléaire exportatrice

Il y a 40 ans, le 26 avril 1986, l’explosion du réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl a ouvert une séquence historique dont les effets dépassent de très loin le seul domaine énergétique. L’accident a causé des pertes humaines, contaminé durablement des territoires entiers, déstabilisé des populations et nourri, à l’échelle du continent européen, une angoisse durable à l’égard du risque nucléaire. Mais il a également agi comme un révélateur politique. Il a montré qu’aucune puissance technologique ne vaut par elle-même si elle n’est pas soutenue par une culture de sûreté, une circulation loyale de l’information, une responsabilité claire des décideurs et des institutions capables d’affronter la vérité en situation de crise.

Depuis, la Russie est redevenue une puissance du nucléaire civile. La reconstitution de cette puissance n’est pas une bonne chose en soi. C’est même une menace pour la France et l’Europe car elle permet de soutenir l’effort de guerre russe, par sa capacité à augmenter la production intérieure pour alimenter le tissu militaro-industriel d’une part, et par sa capacité à exporter pour faire entrer des devises d’autre part. 

De surcroît, la Russie est devenue une puissance concurrente qui a pris de nombreuses parts de marché, à l’industrie française et européenne. Il ne s’agit pas dans ce rapport de singer le modèle russe, mais plutôt d’en comprendre les lignes de force de réussite afin de dégager une stratégie française du nucléaire qui vise non pas seulement, la souveraineté sur le marché domestique qu’elle est déjà capable d’absorber, y compris sur l’électrification des usages aujourd’hui à la une de l’actualité avec la guerre en Iran, mais également sur l’exportation.

L’exemple de la Russie montre qu’une filière industrielle très affaiblie sur le plan de son image et de sa crédibilité à l’international, peut revivre si trois conditions sont réunies 

  • une stabilité politique incarnée dans un pilotage administratif rationnalisé et fortement intégré (1), 
  • une capacité de formation de cadres et d’ingénieurs en leur offrant un parcours de vie attractif marqué tant par de la structuration de projets chez les clients à l’international que des perspectives de carrière à leur retour dans leur pays d’origine (2) ; 
  • un fort investissement dans la R&D appliquée notamment pour répondre à des besoins clairement identifiés chez des clients potentiels (3). 

Ainsi, pour revenir à Tchernobyl, l’interprétation de cet événement majeur a pourtant souvent oscillé entre deux simplifications. La première a consisté à y voir la preuve définitive du caractère inacceptable du nucléaire civil comme tel. La seconde, plus rare mais non moins trompeuse, a consisté à réduire l’accident à une simple anomalie technique, sans en mesurer la profondeur humaine, morale et institutionnelle. L’une et l’autre manquent ce qui fait la singularité véritable de Tchernobyl : l’accident a été rendu possible par la rencontre d’une technologie exigeante avec un système de commandement inapte à reconnaître ses propres limites. En cela, Tchernobyl fut moins la condamnation du nucléaire qu’une mise en accusation radicale d’un mode soviétique de gouvernement de la technique.

Cette distinction est décisive, car elle permet de comprendre pourquoi la Russie a pu, dans les décennies suivantes, demeurer présente dans le nucléaire civil mondial puis y revenir avec force. Si Tchernobyl avait détruit les fondements mêmes de la capacité nucléaire russe, aucun rebond durable n’aurait été possible. Or les bases essentielles ont subsisté : les ingénieurs, les centres de recherche, les traditions scientifiques, les infrastructures industrielles, la maîtrise de pans entiers du cycle du combustible, mais aussi l’idée profondément enracinée que le nucléaire relevait du cœur même de la souveraineté nationale. Ce qui a été atteint en 1986, ce n’est pas d’abord l’existence de la filière ; c’est sa légitimité, sa crédibilité morale et la confiance internationale qu’elle inspirait.

L’histoire russe depuis lors peut se lire comme la transformation progressive de cette dissociation entre capacité et légitimité. Pendant un temps, la Russie a hérité d’un appareil qu’elle pouvait encore faire fonctionner sans pouvoir immédiatement restaurer le prestige perdu. Puis, au tournant des années 2000, elle a entrepris de reconstituer autour du nucléaire civil un outil de puissance plus cohérent, plus centralisé et plus projetable à l’extérieur. La création et la montée en puissance de Rosatom ont joué ici un rôle cardinal : en donnant un centre politique et opérationnel à la filière, l’État russe a rendu au secteur nucléaire ce qu’il avait largement perdu depuis la fin de l’URSS, à savoir l’unité de commandement, la lisibilité institutionnelle et la capacité de projection stratégique.

Ce redressement ne doit pas être interprété comme un simple succès de communication ou de propagande. Il a répondu à des transformations profondes du marché mondial du nucléaire. Dans ce secteur, un État client n’attend pas seulement une centrale ; il attend un accompagnement de long terme. Il lui faut des ingénieurs formés, des régulateurs compétents, des garanties d’approvisionnement, une continuité de maintenance, des mécanismes de financement, et une visibilité politique durable. Autrement dit, le nucléaire ne s’exporte pas comme une marchandise ordinaire : il s’exporte comme un écosystème. La Russie l’a compris plus vite et plus complètement que beaucoup de ses concurrents. Là où d’autres ont souvent présenté une technologie, elle a proposé une architecture complète de relation industrielle et politique.

Ce constat n’invite ni à la fascination ni à l’indulgence. Il oblige simplement à regarder lucidement ce qui fait la force réelle d’une puissance exportatrice dans le nucléaire civil. Il conduit aussi à déplacer la question. Il ne s’agit pas tant de se demander comment la Russie a fait oublier Tchernobyl que de comprendre comment elle a rendu ce stigmate insuffisant pour empêcher la conclusion de contrats et la constitution de dépendances durables. En d’autres termes, le souvenir de la catastrophe n’a pas disparu ; il a été politiquement, industriellement et commercialement surclassé par une autre réalité : celle d’une offre cohérente, adossée à un État déterminé à en faire un levier de puissance.

C’est à partir de ce constat que notre analyse prend son sens pour la France. Dans un moment où le nucléaire retrouve une centralité stratégique, où les États cherchent à concilier souveraineté énergétique, décarbonation, réindustrialisation et influence internationale, il ne suffit plus d’affirmer une excellence technologique. Il faut encore savoir l’organiser, la financer, la projeter et l’inscrire dans le temps long. La trajectoire russe, malgré ses ambiguïtés, ses fragilités et les tensions géopolitiques qui l’affectent désormais, a au moins le mérite de rappeler cette vérité élémentaire : dans le nucléaire civil, la puissance est une totalité. Elle se mesure à la capacité d’un pays à faire agir de concert l’État, l’industrie, la diplomatie, la finance et la formation.

Notre analyse se propose donc d’éclairer ce paradoxe russe pour mieux en dégager la portée stratégique. Elle montrera d’abord pourquoi Tchernobyl doit être compris comme une catastrophe humaine, politique et idéologique avant d’être lu comme un verdict définitif sur le nucléaire (I). Elle examinera ensuite les conditions de la reconstruction russe dans les années 2000 autour de Rosatom (II). Elle analysera enfin les ressorts du succès exportateur russe, avant d’en déduire les enseignements les plus utiles pour la France (III). Car au fond, la question posée par le cas russe n’est pas seulement historique. Elle est immédiatement politique : que faut-il pour qu’une nation nucléaire soit aussi, durablement, une puissance nucléaire exportatrice ?

Par Louis Thomassin, Analyste au Millénaire,

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Crédit photo : Nuclear Power Pants, via Rawpixel, sous licence CC0 1.0. 

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