6 propositions pour vaincre la crise des urgences
Fermetures de services, manque de médecins, lits supprimés : les urgences symbolisent la crise de nos services publics. Denis Nicolaï présente l’organisation du système d’urgences, le compare à ceux de l’Allemagne et de la Suisse et formule six propositions pour un service public des urgences efficace.
Le constat
Plus d’un service d’urgence sur cinq en difficulté à l’été 2022, et des grèves qui se succèdent.
La cause
Des lits fermés par dizaines de milliers, un manque de médecins et des passages aux urgences qui ont doublé en trente ans.
La conséquence
Six propositions : débureaucratiser, augmenter et mieux répartir le temps médical, fluidifier la régulation.
Avant-propos
Depuis la crise sanitaire, il n’est plus possible pour les Français d’affirmer que leur système de santé est le meilleur du monde. En effet, la crise sanitaire a mis en avant nos dépendances stratégiques sur des produits vitaux tels que les masques, le matériel respiratoire ou encore les médicaments. Face à l’afflux de patients, les urgences n’ont pu tenir que grâce au dévouement des soignants. Depuis, les grèves dans les urgences se succèdent sans que ne soit trouvée une solution.
En effet, il y a en France un manque dramatique de médecins tant généralistes que spécialistes. La pandémie de la COVID-19 a révélé en plus un inquiétant sous dimensionnement des services hospitaliers publics et plus particulièrement des services d’urgence de de réanimation. Ce sous dimensionnement est autant structurel qu’humain. Un nombre important de services ont été fermés et les postes supprimés en conséquence.
Le numérus clausus institué en 1971 (mais réellement appliqué à partir de mai 1980) est une des causes principale de cet état de fait. Aujourd’hui, il y a un tel retard démographique et il y a un tel délai entre l’arrêt (ou presque) du numérus clausus et l’arrivée effective de médecins fonctionnels (durée des études entre 9 et 12 ans selon les spécialités) que nous ne serons pas en capacité avant les années 2030 à 2035. D’autant plus qu’il faudra composer avec de nouvelles générations de médecins qui travailleront moins que les générations précédentes, certains médecins pouvant effectuer près de 70 heures par semaine. Cette note vise à présenter l’organisation de notre système d’urgences (I), les problèmes rencontrés en les comparant aux autres systèmes d’urgence occidentaux (II) pour identifier les ressorts d’un service public des urgences efficace (III).
Des urgences en tension dans toute la France
Des services qui ferment. Sur les 446 services d’urgence couverts par une enquête de la Direction générale de l’offre de soins au 23 juin 2022, 49 étaient en fermeture partielle, 34 en accès régulé et 6 totalement fermés, soit plus de 20 %. Selon la FHF, la situation de 41 % des services s’est dégradée en 2022.
Un manque de personnel et de lits. 90 % des hôpitaux en tension manquent de personnel médical et 47 % de personnel non médical ; 32 % cumulent manque de personnel et manque de lits d’aval.
Un paradoxe français. La France consacre 9 % de son PIB à la santé, alors que la qualité du service des urgences se dégrade sur presque tout le territoire.
Des lits fermés par dizaines de milliers
Une baisse continue. En vingt ans, le nombre de lits d’hôpital est passé de 460 000 à 385 000, une baisse de 16 %, alors que la population a vieilli et augmenté de sept millions de personnes. La note y voit d’abord des motivations financières : en 2019, les hôpitaux ont dû économiser un milliard d’euros.
La crise sanitaire a aggravé la tendance. 5 700 lits ont été fermés en 2020, contre 3 400 en 2019, cette fois faute de personnel. Le Ségur de la santé et le déblocage de 50 millions d’euros pour rouvrir 4 000 lits sont jugés timides et tardifs.
de passages aux urgences en 2023, contre moins de 10 millions en 1993. Il pourrait y en avoir près de 30 millions d’ici 2030.
Une crise encore devant nous
Plus de besoins. Le vieillissement multiplie les chutes : près de 400 000 personnes âgées font chaque année une chute qui donne lieu à une intervention en urgence. Les maladies chroniques augmentent aussi les flux.
Moins de temps médical. Le numerus clausus a comprimé la démographie médicale, et les nouvelles générations de médecins travailleront moins que leurs aînés. Depuis 2002, la suppression de l’obligation de garde des médecins libéraux a érodé la permanence des soins.
la crise des urgences est bel et bien devant nous
Chez nos voisins
Allemagne. Les médecins de ville conventionnés sont tous tenus de participer à la médecine de garde, organisée dans des structures centralisées joignables au 116 117. Dans le Bade-Wurtemberg, la réforme vise à limiter à 7 le nombre annuel de gardes de week-end, contre jusqu’à 20 auparavant pour un médecin de campagne.
Suisse. Un numéro unique, le 144, existe depuis 1999. La participation à la médecine de garde est obligatoire pour tous les médecins, et des cabinets de garde installés au sein des hôpitaux désengorgent les urgences des cas non vitaux.
Les urgences sous pression
Passages aux urgences (millions)
Le nombre de passages a plus que doublé en trente ans, sans que la population ait doublé.
Lits d’hôpital en France
Une baisse de 16 % en vingt ans, alors que la population a vieilli et augmenté.
Services d’urgence en difficulté (enquête DGOS, juin 2022)
Plus d’un service sur cinq parmi les 446 étudiés était en difficulté.
Hôpitaux en tension selon le manque (%)
Le manque de médecins est le premier facteur des difficultés des urgences.
6 propositions pour vaincre la crise des urgences
Débureaucratiser les urgences. Proposition 1 : supprimer les ARS. Proposition 2 : amplifier le recours au numérique, dans le prolongement du Ségur du numérique, pour libérer du temps médical.
Augmenter le temps médical et mieux le répartir sur le territoire. Proposition 3 : réinstaurer l’obligation de permanence des soins pour les généralistes, supprimée en 2002. Proposition 4 : développer les maisons médicales de garde, alors que seuls 38 % des médecins participent à la régulation.
Fluidifier la régulation des urgences. Proposition 5 : démultiplier les offres de transport selon les niveaux d’urgence, avec les taxis et les ambulances, en réservant le SMUR aux urgences vitales. Proposition 6 : investir dans le grand âge pour éviter les chutes, avec un plan de maintien à domicile estimé à près de 4 milliards d’euros par le rapport Guedj.
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