Le bilan du réarmement militaire chinois opéré par Xi Jinping
Malgré les fragilités révélées par la crise sanitaire, le régime de Xi Jinping n’a pas renoncé à faire de la Chine une puissance militaire de premier plan. La note dresse le bilan du réarmement de l’Armée populaire de libération, de ses réformes à ses capacités navales, aériennes, balistiques et informationnelles, et de ses ambitions géopolitiques, de Taïwan à la projection mondiale.
Le constat
La Chine mène une transformation stratégique profonde de l’APL, deuxième budget de défense au monde après les États-Unis.
La cause
La rivalité sino-américaine, le « rêve chinois » de Xi Jinping et les objectifs de 2027 et 2049.
La conséquence
Une armée plus moderne et plus offensive qui remet en cause l’ordre mondial, mais avec des limites en expérience, alliances et projection.
Avant-propos
Au tournant des années 2000, nombreux étaient ceux qui annonçaient le basculement du centre de gravité du monde vers l’Asie, et la montée inexorable de la Chine comme puissance dominante du XXIᵉ siècle. Pourtant, la crise sanitaire mondiale de 2020 a révélé certaines fragilités profondes du modèle chinois, mettant à mal la dynamique industrielle du pays. Le redémarrage post-Covid s’est révélé plus ardu que prévu, et l’industrie de défense, comme toute branche de l’économie chinoise, n’a pas échappé à ces contraintes.
Pour autant, le régime de Xi Jinping n’a pas renoncé à son objectif de faire de la Chine une puissance militaire de premier plan. Malgré les obstacles économiques, les dépenses de défense ont continué à augmenter régulièrement, au point de placer la Chine au deuxième rang mondial après les États-Unis. Ces derniers disposent toujours d’une avance considérable : une présence militaire globale, onze porte-avions à propulsion nucléaire, des capacités de projection inégalées et un réseau d’alliances planétaires. Mais cette supériorité est de plus en plus contestée.
C’est dans ce contexte qu’il convient de comprendre le réarmement chinois. Pékin cherche non seulement à garantir sa sécurité dans un environnement stratégique tendu, mais aussi à s’assurer une place centrale dans le nouvel ordre mondial. La rivalité sino-américaine, véritable « piège de Thucydide », voit la puissance émergente, la Chine, remettre en cause l’hégémonie établie de la puissance dominante, les États-Unis. Pour éviter une confrontation directe tout en s’y préparant, Xi Jinping a ainsi fait du renforcement militaire un pilier central de son projet national. Plus qu’une simple modernisation technique, c’est une transformation stratégique profonde que connaît l’Armée populaire de libération.
Aux racines de la stratégie militaire chinoise
Une doctrine dite défensive. La Chine affirme que sa stratégie a toujours été défensive et qualifie de défensifs tous ses engagements depuis 1949, de la guerre de Corée au conflit avec le Vietnam en 1979. Selon la note, la doctrine défensive sert aussi de levier de communication, comme lors des manœuvres autour de Taïwan en août 2022.
Un objectif de puissance. Derrière ce discours, la mémoire du « siècle des humiliations » nourrit l’ambition de rétablir le statut de superpuissance. Le concept de « défense active » adopté dans les années 1980 autorise des actions préventives et permet une affirmation militaire croissante.
De la guerre populaire à l’armée professionnelle. Créée en 1927, l’APL se forge sur le mythe de la révolution populaire. Après l’échec contre le Vietnam en 1979, Deng Xiaoping officialise en 1985 la préparation à des conflits limités, modernes et localisés, avec réduction des effectifs et professionnalisation.
de budget de défense prévu par Pékin pour 2025, soit environ un quart des 997 Md$ des États-Unis.
Le tournant stratégique sous Xi Jinping
Reprise en main et réforme. Depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping fait de la soumission de l’armée au Parti une priorité, avec une campagne anticorruption et une purge des hauts gradés. En janvier 2016, les quatre départements généraux sont supprimés au profit de quinze départements rattachés à la Commission militaire centrale, et cinq théâtres de commandement remplacent les régions militaires. En 2018, la Police armée du peuple passe sous le commandement direct de la CMC.
Objectifs 2027 et 2049. 2027, centenaire de l’APL, doit marquer l’achèvement de la modernisation initiale, et 2049, centenaire de la République populaire, faire de la Chine une « puissance militaire de rang mondial ». Une stratégie de fusion civilo-militaire est lancée en 2014.
Un budget en hausse et opaque. Pékin prévoit 1 784,7 milliards de yuans (245,7 milliards de dollars) pour 2025, environ un quart du budget américain mais près de 4,5 fois celui du Japon, soit 44 % des dépenses militaires de l’Asie en 2024. Des estimations chiffrent à 448 milliards de yuans les dépenses supplémentaires non comptabilisées et jusqu’à 711 milliards de dollars le budget total en 2022.
Une base industrielle de défense. Elle regroupe plus de 1 000 entreprises d’État et environ un million de personnes, capables de produire toute la gamme des équipements, des armes légères aux armes nucléaires.
Le soldat du XXIe siècle. Depuis 2019, l’APL compte officiellement deux millions de soldats actifs, en baisse constante. L’accent est mis sur les diplômés universitaires, mais la jeunesse urbaine est jugée moins apte au recrutement et l’armée manque d’expérience du combat réel.
Une modernisation capacitaire tous azimuts
La marine (PLAN). Elle est la plus grande du monde en nombre de navires, avec plus de 370 unités dont 140 bâtiments de premier rang, contre 291 pour l’US Navy. Le Fujian, porte-avions de 85 000 tonnes, est mis en service en novembre 2025, et la construction navale a été multipliée par treize entre 2002 et 2012. Une garde-côtière militarisée et une milice maritime civile servent la stratégie de « zone grise ».
L’armée de terre (PLAA). Elle compte environ 965 000 personnels d’active, après une réduction de 300 000 hommes depuis 2015, répartis en 13 groupements d’armées et cinq commandements de théâtre, et développe la frappe longue portée, les forces spéciales et la guerre électronique.
L’armée de l’air (PLAAF). Elle dispose de plus de 3 000 aéronefs dont environ 2 400 appareils de combat, avec le chasseur furtif J-20 et un prototype de 6e génération, le J-36. Ses faiblesses tiennent aux moteurs, au ravitaillement en vol et à l’expérience des pilotes.
La force des fusées (PLARF). Elle aligne le DF-21D, dit tueur de porte-avions, le DF-26 et le DF-17 à véhicule planant hypersonique. Plus de 300 silos pour ICBM et plus de 40 brigades traduisent un passage à une triade nucléaire plus crédible et survivable.
La guerre de l’information et le cyberespace
Une réorganisation en 2024. La Force de soutien stratégique, créée en 2015, est dissoute en avril 2024 au profit de la Force cyber, de la Force aérospatiale et de la Force de soutien de l’information, placées sous l’autorité de la CMC.
Les trois guerres et la guerre cognitive. Guerre psychologique, guerre de l’opinion publique et guerre juridique forment une stratégie hybride dont le but est de neutraliser l’adversaire sans le combattre. Introduite en 2019, la « guerre intelligentisée » repose sur le traitement massif de l’information par l’IA, une décision accélérée, l’essaimage de contenus ciblés et la guerre cognitive. Taïwan sert de laboratoire à des campagnes de désinformation.
Taïwan n’est pas qu’une île : c’est un baromètre de l’avenir de l’ordre mondial.
Quelles ambitions géopolitiques derrière cette mutation ?
Sécuriser le territoire. Le cœur économique et démographique chinois étant sur le littoral oriental, Pékin y consacre une part importante de son budget et affecte environ 225 000 soldats et gardes-frontières à ses frontières. Depuis 2017, une politique de villages frontières, la « Grande Muraille des villages », fixe la présence chinoise dans les zones disputées. En mer de Chine méridionale, îles artificielles, radars, pistes et milice maritime militarisent progressivement les mers proches.
Le cas de Taïwan. Xi Jinping a affirmé que la réunification devait avoir lieu avant 2049, par tous les moyens nécessaires. Pékin privilégie l’érosion progressive : pression économique, encerclement, guerre de l’information, cyberattaques, et blocus partiel ou annexion d’îlots périphériques. La capacité réelle de l’APL à conquérir l’île demeure incertaine, faute d’expérience de guerre moderne de haute intensité.
Une projection mondiale. Les Nouvelles Routes de la Soie créent un réseau de ports à usage économique et militaire, dont Gwadar au Pakistan et la base de Djibouti, inaugurée en 2017. Pékin revendique près de 90 % des eaux de la mer de Chine via la « ligne en neuf traits », invalidée en 2016, et étend son influence à l’océan Indien, au Golfe et à l’Arctique.
L’armée chinoise en chiffres
Budget de défense en 2025 (en milliards de dollars)
La Chine prévoit 245,7 Md$ pour 2025, environ un quart des 997 Md$ américains.
Effectifs de l’armée chinoise (en milliers de personnes)
L’APL compte deux millions de soldats actifs, dont environ 965 000 dans l’armée de terre.
Les limites de la projection chinoise
La puissance expéditionnaire reste inachevée : logistique en construction, bases à l’étranger isolées et dépendantes d’États hôtes fragiles. La Chine n’a pas d’alliances militaires formelles, ses exercices avec la Russie ou l’Iran relevant davantage de la démonstration. Sa politique nourrit une méfiance et un réarmement régional, et des fragilités internes, dont le ralentissement économique et l’endettement lié à la BRI, peuvent restreindre ses ambitions. Pékin fait face au dilemme entre crédibilité et retenue, en particulier autour de Taïwan.
Conclusion
Le réarmement chinois ne vise plus seulement la défense du territoire mais l’influence, voire la domination, dans des zones d’intérêt croissant, et remet en cause l’ordre mondial hérité de l’après-guerre. La note pose la question pour les Occidentaux : la Chine restera-t-elle une puissance révisionniste ou aspirera-t-elle à une coexistence pacifique ? Faudra-t-il anticiper, dialoguer ou contenir une puissance en quête de reconnaissance et de rang mondial ?
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