Crise de production, crise des vocations, crise de conversion : 16 propositions
Depuis la mi-janvier 2024, la colère des agriculteurs secoue la France et l’Europe. Alessandro Roberto et Matthieu Hocque analysent les trois crises qui la nourrissent, la comparent au mouvement des Gilets jaunes et formulent 16 propositions pour produire plus, soutenir les revenus et ne pas faire peser la transition écologique sur les seuls agriculteurs.
Le constat
Une mobilisation agricole européenne contre le Green Deal, soutenue par 89 % des Français.
La cause
Une production qui s’étiole, des agriculteurs qui vieillissent et vivent mal de leur travail, des normes jugées absurdes.
La conséquence
16 propositions en trois volets : produire plus et exporter, soutenir les revenus, partager le coût de la transition écologique.
Avant-propos
« Être agriculteur est un rêve, mais maintenant on en crève ». Ce slogan symbolise à lui-seul la mobilisation des agriculteurs qui secoue le secteur depuis la mi-janvier. Une mobilisation qui s’inscrit dans un contexte européen global de réveil des peuples contre les décisions d’une partie des élites politiques européennes et nationales, notamment dans la conception du Green Plan. Ainsi, de nombreuses mobilisations sont observées dans toutes les puissances agricoles européennes aux Pays-Bas, en Allemagne, en Pologne et en Roumanie.
Si les mobilisations du secteur agricole ont jalonné toute la vie politique de la Vème République, elles se sont accélérées depuis la réforme Mac Sharry en 1992 de la PAC introduisant de nouvelles strates de paiement l’ayant rendu complexifiée et très normée. Les mobilisations actuelles reflètent les inégalités au sein du monde agricole, inégalités territoriales entre la France du Grand Sud et de l’Ouest et inégalités économiques où se sont plutôt les éleveurs moins subventionnés par la PAC qui ont lancé le mouvement. Seulement, on observe un sentiment plus profond dans le monde agricole : le sentiment de décisions absurdes des élites contre le bon sens paysan, le sentiment de perte de liberté sur le choix de son destin et le sentiment de disparition économique mais aussi sociale, récemment alimenté par le drame du décès d’une agricultrice renversée par un automobiliste. En ce sens, il est possible de parler de phénomène de Gilets Verts.
A l’image des Gilets Jaunes, la crise des agriculteurs devrait avoir des conséquences politiques majeures, bien plus que d’autres mobilisations sectorielles comme les médecins ou les enseignants. En effet, le monde agricole a engagé un bras de fer avec le Gouvernement en disposant de trois avantages pour le faire plier : une tactique de blocage de points stratégiques sans pour autant paralyser la France du travail, une macronie affaiblie par des défaites face aux partenaires sociaux dans le cadre de négociations (retraites, travail, médecins, etc.) et une macronie directement associée aux décisions absurdes au Parlement européen contenues dans le Green Plan.
Une crise de production
Un excédent qui s’étiole. Le solde agricole et agroalimentaire est passé structurellement sous les 10 milliards d’euros. Les importations agricoles ont doublé depuis le début des années 2000, de 28 à plus de 56 milliards d’euros en 2019, et environ 20 % de l’alimentation des Français est importée.
Trois filières portent l’excédent. Les vins et spiritueux (16 milliards d’euros en 2022), les céréales (5 à 6 milliards en moyenne) et les produits laitiers (3 milliards) masquent des filières en déficit : l’industrie agroalimentaire (près de 6 milliards), la pêche et l’aquaculture (plus de 4 milliards), les fruits, dont plus de la moitié sont importés en 2020 contre 30 % en 2000, et les protéines végétales, importées à 70 %.
Une crise des vocations
Une population qui disparaît. La population agricole est passée de 764 000 à 496 000 personnes en vingt ans depuis 2000. La France compte 389 000 exploitations en 2020, dont la taille moyenne est passée de 42 à 69 hectares.
Un renouvellement menacé. 43 % des exploitants ont 55 ans ou plus et, parmi eux, seuls 30 % ont identifié un repreneur. Avec 12 508 installations en 2020, le rythme ne compense pas les départs.
Un revenu insuffisant. Le revenu moyen net imposable des exploitants est de 1 390 euros pour environ 53 heures de travail par semaine. La crise des services publics en zone rurale accentue ce malaise.
des Français soutiennent la mobilisation des agriculteurs selon un sondage Odoxa publié le 24 janvier 2024, davantage que les Gilets jaunes à leurs débuts.
Une crise de conversion face aux exigences écologistes
Des efforts déjà engagés. L’agriculture représente 20 % des émissions françaises de gaz à effet de serre, mais celles-ci ont diminué de 9,8 % et l’usage des pesticides recule depuis la loi Egalim de 2018.
Le bio, une impasse selon les auteurs. Avec 53 000 exploitations labellisées, plus de 10 % du total, l’agriculture biologique exige davantage de terres pour des rendements plus faibles. La note préfère soutenir les circuits courts et les produits locaux.
Une colère européenne contre le Green Deal. Des Pays-Bas à l’Allemagne, puis à la Pologne et à la Roumanie, la contestation vise la loi sur la restauration de la nature, qui prévoit de restaurer au moins 20 % des zones terrestres et marines d’ici 2030, et l’objectif de réduire de 50 % l’usage des pesticides chimiques.
élever la souveraineté alimentaire au rang de priorité nationale
Vers des Gilets verts ?
Une colère aux racines profondes. Comme les Gilets jaunes, les agriculteurs visent les puissants et bloquent des points stratégiques sans paralyser la France du travail. Leur colère naît du sentiment de décisions absurdes contre le bon sens paysan, d’une perte de liberté sur leur destin et d’une menace de disparition.
Quatre conditions pour un mouvement de fond. Selon la note, le monde agricole doit parler d’une seule voix (1), conserver le soutien des Français (2), agréger la convergence des luttes (3) et poursuivre le blocage de points stratégiques sans bloquer la France du travail (4).
Le monde agricole en chiffres
Soutien des Français aux mobilisations (%)
La mobilisation agricole bénéficie d’un soutien plus large que les grands mouvements sociaux récents.
Solde commercial par filière (Md€)
L’excédent agricole repose sur trois filières et masque des déficits structurels.
Population agricole en France
La population agricole a été divisée par plus de cinq depuis le milieu du XXe siècle.
Élections aux chambres d’agriculture 2019 (%)
La FNSEA et les Jeunes agriculteurs restent majoritaires, mais les syndicats convergent sur le fond.
Volet 1 : produire plus pour être souverain et exporter davantage
Relancer notre production agricole. Proposition 1 : relancer la réforme de l’État avec un objectif de 50 % de dépenses publiques par rapport au PIB d’ici 2030. Proposition 2 : alléger la fiscalité, simplifier le droit des entreprises agricoles et créer un sursis d’imposition de 10 ans pour la transmission aux descendants.
Être souverain sur le plan alimentaire. Proposition 3 : créer un observatoire de la souveraineté alimentaire sous la tutelle du Commissariat au Plan. Proposition 4 : un plan de 1 milliard d’euros pour les filières fragilisées (protéines végétales, fruits, pêche et aquaculture).
Exporter davantage grâce à une exception agricole française. Proposition 5 : plaider pour une « exception agricole » française. Proposition 6 : harmoniser les règles du marché commun et systématiser les clauses miroirs. Proposition 7 : porter l’effort de R&D agricole à 3 % en 2030 et 4 % en 2040. Proposition 8 : sur le modèle de la DARPA, réserver deux secteurs d’avenir du Commissariat au Plan au monde agricole.
Volets 2 et 3 : soutenir les revenus et partager le coût de la transition
Augmenter les revenus durant toute la vie. Proposition 9 : réduire les strates de paiement de la PAC de 11 à 4. Proposition 10 : un système d’information européen pour payer plus vite les aides. Proposition 11 : renforcer les critères de pénibilité pour garantir une retraite au moins au niveau du SMIC.
Rendre les agriculteurs fiers d’eux-mêmes dans la ruralité. Proposition 12 : poursuivre les plans d’investissement pour les services publics ruraux. Proposition 13 : stimuler l’investissement des Régions.
Ne pas faire supporter la transition aux seuls agriculteurs. Proposition 14 : poursuivre la loi Egalim et réserver 25 % de la commande publique de restauration à l’agriculture biologique française. Proposition 15 : lever les barrières juridiques aux circuits courts. Proposition 16 : un moratoire sur les normes européennes, notamment sur l’interdiction des pesticides.
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Alessandro Roberto et Matthieu Hocque
Analyste du Millénaire ; Directeur adjoint des études du Millénaire.
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