Entretien de Matthieu Hocque pour Valeurs Actuelles : « Il est possible de baisser les carburants ! »

Entretien dans le numéro n°4664 dans le 15 avril 2026

  1. Après avoir tergiversé, Roland Lescure, ministre de l’Économie a fait marche arrière en estimant que nous « n’étions pas dans un nouveau choc pétrolier »… Quelle est la réalité ?

Le rôle d’un responsable public est de comprendre le monde dans lequel il évolue pour prendre les meilleures décisions possibles afin de satisfaire l’intérêt général. Or, les tergiversations sur la qualification de la période ne sont pas le fruit d’une hésitation sur le fond, mais sont gouvernées par la logique du « qu’en dira-t-on ». C’est ce qu’il y a de pire en politique lorsque la communication prime sur la réflexion.

Sur le fond, je dirai que nous vivons un 3ème choc pétrolier depuis 2021, mais plus diffus que dans les années 1970. Les deux premiers chocs pétroliers ont vu des hausses brutales des prix de l’énergie, avec un prix du baril de Brent qui a quadruplé en 1973 à la suite de la Guerre du Kippour et doublé en 1979 avec la Révolution islamiste iranienne. 

Aujourd’hui, les facteurs s’accumulent : sortie de crise sanitaire, guerre en Ukraine, instabilité du Moyen-Orient et désormais la guerre en Iran. Ainsi, la hausse est plus structurelle. En effet, le baril de Brent affiche un cours moyen de 57 $ entre janvier 2015 et janvier 2020 contre une moyenne de 80 $ entre janvier 2021 et janvier 2026, (+ 40%). Sur le gaz, les prix ont triplé : 6 €/MWh en moyenne contre 18 €/MWh sur les mêmes périodes respectives. Et l’électrique dont certains pensent qu’il sera épargné, suivra la même tendance étant indexé en partie sur le gaz via le marché européen de l’électricité, lui-même touché par la crise internationale.  

  • Les déclarations du locataire de Bercy risquaient d’exacerber les revendications sociales sur une baisse immédiate de la fiscalité sur l’essence, tout en provoquant une panique sur les carburants ?

Les Français n’ont pas attendu les déclarations des politiques pour demander la baisse des taxes. Selon un sondage Verian pour l’Institut Montaigne du 2 avril, 56% des Français estiment que l’État profite de la hausse des prix, et surtout, 31% le cite comme premier bénéficiaire. 

Parmi les bénéficiaires finaux, figurent le raffineur qui perçoit la marge de raffinage, le distributeur pour la marge de distribution et l’État via la TVA/TICPE. Mais ce qui est souvent oublié est que l’État reverse aux collectivités territoriales comme les Régions, 40% du produit de la TICPE. Elles sont, en quelque sorte, le 4e bénéficiaire. 

Or, jusqu’aux annonces du Gouvernement, le secteur privé avait fait plus d’efforts pour les Français que le public. Total Énergies a par exemple maintenu jusqu’au 7 avril son dispositif de blocage des prix à la pompe à 1,99€/L pour l’essence et 2,09€/L pour le diesel. C’est par ailleurs ce qui crée les pénuries dans certaines stations. 

  • Si la crise énergétique dure le gouvernement n’aura sans doute pas d’autres choix que de baisser la fiscalité à la pompe… Combien de taxes ? On pourrait faire baisser la TICPE ? Ou la TVA à 20% ? 

Schématiquement, les taxes du carburant sont composées de la TICPE (l’accise) et la TVA. Si les ménages paient indistinctement les deux taxes, les professionnels et indépendants, que le Gouvernement entend protéger, reversent la TVA. Si l’on veut aider en priorité les activités les plus dépendantes de la voiture, il faut cibler la TICPE. 

La TICPE représente 30,2 milliards d’euros de recettes en 2024, dont 12,2 milliards reçues par les collectivités[1]. Là où baisser brutalement les taxes sur le carburant accentuerait le déficit public sans réellement augmenter le pouvoir d’achat des Français, une baisse progressive de la TICPE conditionnée à des économies de structure doit être un horizon à se fixer. 

Si toutes les Régions appliquaient ne serait-ce que 5% d’économies sur le fonctionnement dans leur prochain budget, comme dans la Région Pays de la Loire de Christelle Morançais avec 100 M€ d’économies pour 2025, alors 1,25 milliard d’euros pourraient être rendus aux Français, par une baisse d’environ 4 points de la TICPE. 

  • Mais baisser la fiscalité, c’est priver l’État exsangue financièrement de recettes … Donc, en trouvant immédiatement des recettes. Y-a-t-il un gisement du côté des collectivités territoriales ?

Oui, assurément. Sur les 4 bénéficiaires mentionnés, seules les collectivités n’ont fourni aucun effort pour soutenir les Français. Même l’État s’est timidement engagé sur un dispositif de 70M€ € pour certains métiers (agriculteurs, transporteurs, etc.).

Or, un gisement existe. Déjà il convient de rappeler que l’accise sur le carburant peut être majoré dans la limite de 0,73 centime par litre d’essence et 1,35 centime par litre de gazole. Toutes les Régions en 2025 ont adopté la majoration maximale sauf la Corse.

Mais surtout, les dépenses publiques des collectivités se sont envolées depuis les Lois Defferre. Selon Bercy, entre 1978 et 2024, les dépenses des administrations publiques locales (APUL) représentaient 8,1% du PIB en 1978 contre 11,3% en 2024. 

Une idée reçue serait de considérer que les collectivités dépensent plus car elles font plus, mais ce n’est pas le cas. L’augmentation de leur périmètre, soit la décentralisation territoriale des compétences, n’explique que 64% de la hausse des dépenses des collectivités (1,63 point de PIB sur 2,53 points de PIB)[2]. De même, la décentralisation n’a pas amélioré la qualité des services publics tant sur les transports, la formation professionnelle, l’éducation, etc. 

Les collectivités dépensent mal. Entre 1983 et 2018, le poids des dépenses de fonctionnement des APUL est passé de 72% à 78%, contre une diminution de 28% à 22% de la part consacrée à l’investissement[3]. En effet, la décentralisation s’est accompagnée de la bureaucratisation. Les dépenses de personnel ont augmenté plus vite dans l’administration territoriale (+2,5% par an depuis 1983) que dans l’administration d’État (+1,3% par an) ou dans les administrations de la sécurité sociale (+2,1% par an). 

Si les collectivités dépensaient le même niveau qu’en 1983 par rapport au PIB, la France dépenserait 28,2 milliards d’euros de moins (en intégrant les transferts de compétences), soit l’équivalent du budget du ministère de l’Intérieur !

  • Forte hausse des prix en mars, portée par l’énergie et la flambée du pétrole. L’inflation renaissante risque-t’elle une nouvelle fois de ronger le pouvoir d’achat donc la consommation des ménages ?

En un mois, les prix à la pompe ont atteint des records depuis 1985. Sur le gazole, la hausse de 40 à 50 centimes d’euro représente une hausse moyenne de +26% selon les chiffres de l’Union française des industries pétrolières. 

Un choc pétrolier s’accompagne toujours de l’inflation. L’industrie consiste à transformer de l’énergie dont le prix augmente en biens de consommation sans compter les coût de transport dépendant aussi du carburant. 

Or, les premières mobilisations des Gilets Jaunes ont débuté en novembre 2018 lorsque le prix de l’essence à la pompe dépassait 1,50€ et que l’inflation se situait à +1,8%. Aujourd’hui, il est à près de 2€ et plus pour le gazole.

Seulement, le pire n’est même pas la hausse des prix de l’énergie, mais que les Français se sont appauvris depuis les Gilets Jaunes ! Selon la Banque Mondiale, la France produit en 2019 l’équivalent de 38 700 $ par habitant contre 39 400 $ en 2024 (+0,02%). Ainsi la production de richesses par habitant a progressé moins vite que l’inflation, ce qui appauvrit les Français. 

  • Quels sont les impacts de la crise sur le secteur du médicament ? Souvent fabriqués à l’étranger ! N’est-ce pas le moment pour réaffirmer notre volonté de souveraineté dans ce secteur essentiel ?

La crise sanitaire nous a enseigné que la France ne produit plus certains médicaments essentiels car elle s’est désindustrialisée à l’excès. Notre tissu industriel pharmaceutique comptait près de 110 000 emplois en 2008 contre 99 000 aujourd’hui. 

L’Union européenne n’a pas constitué un avantage sur ce point. Le choix de la libre sous-traitance a entraîné des délocalisations de nombreuses étapes du cycle de production d’un médicament comme le conditionnement. 40% des médicaments commercialisés en Europe ont une étape de production dans un pays tiers, principalement en Chine et en Inde, dont les routes maritimes sont bloquées par la guerre en Iran. 

Toutes les grandes nations se sont lancées dans la bataille des médicaments en soutenant leur industrie. Nous regardons ailleurs, dominés mentalement par ceux qui rêvent de faire les poches de « Big Pharma ». 

Or, pour concrètement relocaliser la production, la France doit bâtir une stratégie industrielle reposant sur trois leviers : encourager l’investissement dans les voies de recherche les plus prometteuses en massifiant les « priorités nationales de recherche » (1), bâtir un cadre qui encourage le progrès en s’alignant sur la fiscalité de nos concurrents (2) et conserver nos brillants chercheurs français et attirer ceux du monde entier pour donner une chance à notre pays d’héberger le Louis Pasteur du XXIème siècle (3).

Matthieu Hocque, Directeur Général du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, spécialisé en politiques publiques.

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Crédit photo : Carburant, via Rawpixel, sous license CC0 1.0

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