Pierre Clairé pour Atlantico : « Élections municipales italiennes : Quels enseignements tirer du scrutin ? »

PAR DELÀ DES ÉTOILES

Dans la soirée de lundi, après l’annonce des premiers résultats, Matteo Salvini, chef de file de la Ligue, a reconnu sa défaite à demi-mot. Il s’est plaint du choix trop tardif des candidats de centre-droit, ce qui explique pour lui la déroute face au centre-gauche. Pour autant il n’en démord pas, la coalition de droite a présenté les meilleurs candidats possibles mais ceux-ci ont souffert d’une campagne tronquée qui les a empêchés de se faire bien connaître. Tout le monde à droite n’est pas aussi pessimiste que lui, en effet Giorgia Meloni, présidente du parti Fratelli d’Italia, s’est félicitée des bons résultats de ses protégés et a déclaré que pour elle son parti est le seul parti de droite compétitif et qu’il devrait mener à l’avenir le centre-droit italien.

La droite italienne souffre, mais ne sombre pas…

Les dimanche 3 et lundi 4 octobre, plus de 1100 villes italiennes, dont Rome, Milan, Turin ou Naples élisaient leurs nouveaux maires et le centre-gauche italien est sorti vainqueur de ces élections. Deux tendances majeures ressortent après ces élections : le centre-gauche mené par le Parti Démocrate reprend le dessus sur la gauche radicale du Mouvement 5 étoiles en s’imposant dans la plupart des grandes communes italiennes et les rapports de force à droite semblent durablement modifiés. En effet, le parti Fratelli d’Italia s’affirme comme le principal parti italien et surtout comme le moteur de la droite italienne car même si aucune « grande ville » n’a basculé à droite, le score de la coalition de centre-droit mené par le parti à la flamme dans de nombreuses villes moyennes a limité les pertes.

Giorgia Meloni peut également se targuer d’être à la tête du premier parti politique de la coalition de droite à Rome et d’avoir permis au candidat de centre-droit, Enrico Michetti de virer en tête après le premier tour des élections. Même si rien n’est joué en ce qui concerne la mairie de la ville éternelle, les écarts importants entre les différents partis de la coalition de droite sont révélateurs… Alors qu’il n’avait obtenu «que » 4,4% des voix et 32 députés lors des élections générales de 2018, le parti qui est qualifié par certains de néo-fasciste est aujourd’hui la première force de droite du pays, devant la Ligue de Matteo Salvini qui captait toute l’attention depuis quelques années. Cette relative défaite de la coalition de droite entre Fratelli d’Italia, la Ligue de Salvini et Forza Italia de Silvio Berlusconi peut durablement avoir un impact sur le leadership à droite. En effet, Salvini, qui soutient le gouvernement de Mario Draghi, ne semble plus capable d’incarner le visage de la droite italienne à la différence de Meloni qui a le vent en poupe dans les sondages depuis plusieurs semaines.

À côté de cela, le Mouvement 5 Étoiles (M5S) a connu une véritable déroute avec la perte de ses principales mairies. Tout cela n’a pas échappé à Meloni qui s’est félicitée d’avoir participé au retour de la « bipolarisation » de la vie politique italienne, avec de l’opposition droite-gauche classique. Ne plus avoir à se soucier du M5S constitue une véritable aubaine pour Fratelli d’Italia qui se retrouve seul sur la ligne antisystème, populiste et eurosceptique D’autant plus que le soutien de la Ligue à Mario Draghi en février dernier empêche désormais Salvini d’incarner cette ligne comme par le passé.

Quelle incidence au niveau national ?

Ces élections ne semblent pas pouvoir constituer une menace pour le gouvernement de Mario Draghi à court terme. Les différents partis soutenant le gouvernement actuel, dont le Parti Démocrate ou la Ligue ont remporté près de 70% des suffrages exprimés et il est peu probable de voir l’opposante Meloni menacer la stabilité du gouvernement. De plus, le président Sergio Mattarella a entamé les six derniers mois de son mandat ou ce qu’on appelle le « semestre blanc », il va quitter le Palais du Quirinal fin janvier et ne peut plus dissoudre le parlement ce qui signifie que de nouvelles élections générales ne peuvent pas arriver dans un futur proche.

Par ailleurs, de nombreux observateurs et dirigeants politiques considèrent que Mario Draghi serait le meilleur candidat pour succéder à Mattarella. Le dernier en date est Giancarlo Giorgetti, ministre italien du développement économique qui a déclaré il y a quelques jours que Draghi devrait devenir Président de la République et que des élections législatives anticipées devraient être organisées rapidement. Réaliste, celui-ci a noté que dès que des décisions politiques sensibles arriveront, la coalition au pouvoir allait exploser. En cas de nouvelles élections générales, les sondages donnent Fratelli d’Italia vainqueur, avec un résultat supérieur à 20%, devant la Ligue de Salvini. La droite pourrait ainsi retrouver le pouvoir et Giorgia Meloni se retrouverait en position de force. Les récentes élections municipales ont conforté Meloni dans sa vision et les luttes internes à droite risquent d’être intenses avec un Matteo Salvini refusant de céder le leadership à l’ancienne ministre de la jeunesse et un Silvio Berlusconi qui ne compte pas faire de la figuration…

Possible chamboulement en Europe ?

Si, comme l’espère Giorgia Meloni, ces élections constituent un tremplin pour Fratelli d’Italia et peuvent lui permettre à terme d’accéder à la présidence du Conseil des Ministres, la droite européenne pourrait s’en trouver bouleversée.

Alors qu’il semble difficile de voir les Conservateurs allemands se maintenir à la Chancellerie, une accession de la droite italienne au pouvoir ferait du pays le plus grand pays européen aux mains de la droite. Ainsi le centre de gravité de l’Union Européenne pourrait se déplacer au Sud et les priorités européennes pourraient radicalement changer. Par exemple, les questions budgétaires et sociales pourraient devenir centrales. En prévision de cela, il serait opportun pour les dirigeants français de se rapprocher de nos voisins italiens.

Ces derniers mois, le Parti Populaire Européen s’est progressivement disloqué et semble perdre de son influence. Un exemple est le départ du Fidesz de Viktor Orbán et ses douze députés européens en mars dernier qui pourraient rejoindre le Parti des Conservateurs et Réformistes Européens (ECR). Les vingt-quatre députés de la Ligue de Matteo Salvini pourraient aussi rejoindre l’ECR et ainsi quitter le groupe Identité et Démocratie de Marine Le Pen au Parlement Européen faisant du parti la troisième force politique en Europe. Giorgia Meloni est par ailleurs la présidente de l’ECR et de bons résultats électoraux en Italie lui permettraient de montrer la voie en Europe. Les lignes semblent bouger en Europe et un changement de leadership en Italie pourrait accélérer ce mécanisme.

Il est impossible de dire avec certitude si ces élections auront une influence sur la vie politique italienne, qui n’est pas connue pour sa stabilité. Matteo Salvini, dans son discours de lundi soir, a d’ailleurs réaffirmé sa fidélité à la coalition gouvernementale de Mario Draghi et il semble peu probable de voir le gouvernement tomber tant que l’ancien directeur de la Banque Centrale Européenne sera en place. Pour autant, les évolutions de la droite italienne seront à suivre de près dans les prochaines semaines…

Par Pierre Clairé, analyste du Millénaire

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