Contexte : À l’occasion du 14 juillet, Jean-Luc Mélenchon a de nouveau pris la parole cette fois à Paimpont (Ille-et-Vilaine), aux côtés de la députée insoumise Mathilde Hignet pour réaffirmer son intention d’instaurer une VIe République s’il accède à l’Élysée.
1. Jean-Luc Mélenchon a choisi le 14 juillet, symbole de la Révolution et de l’unité nationale, pour réaffirmer, une nouvelle fois, son projet de VIe République. Selon le dernier baromètre du CEVIPOF (février 2026), 60 % des Français jugent qu’il faudrait changer de Constitution, et 58 % qu’il faudrait « changer de système » institutionnel. Mais connaissent-ils le contenu précis du projet porté par LFI ? Comment qualifieriez-vous ce projet : un changement radical, un pari risqué, ou une menace pour la démocratie ?
Il faut dissocier l’envie de rupture présente au sein d’une majorité de Français de l’adhésion à l’aventure constitutionnelle proposée par Jean-Luc Mélenchon et La France Insoumise. En effet, le souhait de changement institutionnel que vous évoquez fort justement n’est pas, pour autant, un désaveu de la Vème République. Selon une enquête Ipsos BVA pour l’association « Lire la Société » du 5 avril 2025, 70% des Français sont « personnellement attachés aux institutions de la Vème République et à sa constitution ». Une large tendance qui est indépendante de la proximité partisane… y compris au sein des électeurs LFI (64%).
Ainsi, il convient plutôt de lire cette forme de volonté de changement de constitution comme un double vœu de rupture des Français.
D’un côté, il s’agit d’une rupture avec les partis de gouvernement qui se sont partagés le pouvoir depuis 1981 incluant les socialistes et la droite républicaine et dont le macronisme fut une forme de synthèse. L’apogée du rejet de ce « miterrando-chiraquisme » culmine avec la blessure démocratique du référendum de 2005. Selon le baromètre CEVIPOF, les partis politiques figurent comme l’institution la plus rejetée des Français, avec 15% de cote de confiance.
De l’autre côté, il s’agit d’une rupture avec les grandes orientations du pays. Selon le baromètre Fractures Françaises de l’IPSOS, 90% des Français considèrent le pays en déclin, et 32% que ce dernier est irréversible ! Nous avons dépassé le clivage « bloc élitaire » contre « bloc populaire » de Jérôme Sainte Marie, puisque désormais même des CSP+ s’estiment menacés par le déclassement économique, l’insécurité du quotidien ou la perte de repères culturels et éducatifs de notre société. Ils rejoignent ainsi les « partis contestataires » même si ce qualificatif est discutable comme en témoignent les progressions du RN et de LFI chez les diplômés.
L’aventure constitutionnelle de LFI entend capitaliser sur cette dynamique. D’autant plus qu’elle présente la force d’être volontairement floue car une constituante n’est pas une constitution. Leurs propositions sont portées sur des principes (régime parlementaire stable, proportionnelle, fin du 49-3, abolition de l’oligarchie financière, référendum d’initiative citoyenne, etc.). Avec Jean-Luc Mélenchon, on connaît la méthode, mais pas le résultat. C’est ce qui fait de ce projet, une menace pour la démocratie car décréter « plus de démocratie » ne permet pas d’aboutir à « plus de démocratie », c’est parfois l’inverse…
2. LFI est régulièrement critiquée pour un fonctionnement interne jugé verrouillé autour de Jean-Luc Mélenchon, avec un contrôle étroit de la ligne politique. Comment un mouvement qui pratique, en interne, ce type d’organisation peut-il se poser en garant d’une refondation démocratique radicale à l’échelle du pays ?
Il est en effet étonnant qu’une personnalité politique demande plus de démocratie partout (dans le pays, les institutions, les entreprises, etc.) sauf chez lui ! Mais ce qui s’avère être une forme de paradoxe pour n’importe qui, n’en est pas un pour Jean-Luc Mélenchon.
Son histoire parle pour lui : il ne considère pas qu’un parti politique puisse proposer plusieurs lignes. Son départ du PS après sa défaite au Congrès de Reims de 2008 l’illustre. D’une part, les adhérents socialistes valident au premier tour une ligne plus encline à diriger le parti vers le centre avec la motion E menée par Gérard Collomb. Sa ligne de gauche radicale ayant perdu, il quitte le parti. Mais d’autre part, il acte que les divisions de ligne au sein d’un parti le conduisent à son affaiblissement et donc à sa défaite. C’est comme cela qu’il gère LFI : si un membre discute la ligne du parti, il est purgé.
Or, cette vision majoritaire et autoritaire de la fonction d’un parti politique crée une rupture avec le reste de la gauche. En effet, les autres partis de gauche sont plus enclins à tolérer le pluralisme interne. Mais surtout, elle divise la gauche. Alors que la gauche est en situation de déclin électorale (passant d’un courant de pensée pesant en moyenne 45% de l’opinion publique jusqu’en 2017 à près de 30-33% aujourd’hui), elle a besoin d’être unie dès le premier tour pour toute élection à deux tours. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon est pris dans une tenaille d’injonctions contradictoires : il doit vassaliser le reste de la gauche pour gagner, mais toute vassalisation agressive se transforme en rejet comme l’ont illustré les exemples de la Nupes puis du NFP.
3. LFI a déposé une proposition de résolution appelant à la convocation d’une Assemblée constituante par l’article 11 de la Constitution, la voie référendaire, plutôt que par la procédure de révision classique de l’article 89. Plusieurs constitutionnalistes jugent cette voie juridiquement fragile. Qu’est-ce que ce choix de méthode dit, selon vous, du rapport de LFI aux règles du jeu institutionnel actuel ?
Jean-Luc Mélenchon ne veut pas changer la constitution, mais il veut changer de constitution. Cette précision est cruciale car ce choix de méthode révèle une vision « populiste », mais surtout un aveu d’impuissance. En effet, le champ de l’article 11 est le seul lui permettant concrètement de changer la Constitution puisque l’article 89 dispose la nécessité de réunir les 3/5ème du Parlement réunion en congrès. Or, avec un Sénat acquis à la droite, son ambition est impossible à réaliser. Il espère donc que l’élan d’une élection présidentielle gagnée puisse lui permettre de remporter son référendum constitutionnel.
Toutefois, ce n’est pas tant cela qui se joue en réalité. Jamais la France n’a changé de constitution républicaine dans la douceur. Historiquement, les changements de régime naissent dans des époques de crise intense : la Ière République nait dans le contexte de la guerre contre les monarchies européennes après la bataille de Valmy mais surtout après les Massacres de septembre 1792, la IIème République après la révolution de 1848, la IIIème République après la défaite de 1870 et la Commune de Paris, la IVème après la Seconde guerre mondiale et la Vème lors de la guerre d’Algérie. Ainsi, l’objectif de Jean-Luc Mélenchon n’est pas tant de changer de Constitution par tel ou tel article, mais plutôt de créer une crise politique pour entamer un momentum révolutionnaire et prendre le pouvoir.
4. Le Millénaire se revendique d’un projet gaulliste, donc historiquement marqué par le rejet du régime d’assemblée et de l’instabilité de la IVe République. En quoi le projet de Jean-Luc Mélenchon, avec son référendum révocatoire et son exécutif affaibli, réactive-t-il selon vous les mêmes fragilités qui avaient conduit à la chute de la IVe République ?
Le projet de Jean-Luc Mélenchon repose sur un « régime parlementaire stable », un oxymore compte tenu de la situation politique actuelle.
Un régime parlementaire couplé à une forme de mandat impératif XXL (avec le référendum révocatoire) créent une triple responsabilité du chef du Gouvernement : devant le peuple via l’élection (principe démocratique), devant une unique Assemblée (sur le modèle de la Ière République), et devant « l’ère du temps ». En effet, chaque source de légitimité est moins stable dans leur aventure constitutionnelle. Le Parlement est affaibli par leur mode de scrutin à la proportionnelle et surtout la vie politique française demeure marquée par la tripartition et l’absence de majorité claire dans le pays.
Tout ceci accentue le fait qu’une réforme impopulaire puisse ne jamais être prise alors même qu’elle est bénéfique à moyen terme. Et, c’est ce qui parait surprenant car avec leur modèle, des réformes de gauche soutenues par LFI comme l’abolition de la peine de mort ou le mariage pour tous n’auraient jamais peut être vue le jour dans de telles conditions.
5. Le projet de VIe République prévoit la suppression du Sénat et du CESE, ainsi qu’une remise en cause de la composition du Conseil constitutionnel. D’un point de vue gaulliste, attaché à un exécutif fort mais équilibré par des contre-pouvoirs, quel est le risque concret d’une architecture institutionnelle ainsi allégée ?
La Vème République, même affaiblie par la dissolution prononcée par Emmanuel Macron, a montré qu’il s’agissait d’un régime qui pouvait traverser les crises et les erreurs individuelles de ses garants. L’objet de la Vème est de conserver un exécutif efficace, rendu possible grâce à un assentiment d’une majorité de Français non prisonnière du régime des partis.
A cet égard, le risque d’une aventure constitutionnelle est triple. Le premier risque est la chute du régime. Or, un régime est bien souvent mort-né lorsque ses fondamentaux ne sont pas solides. C’est d’ailleurs pourquoi les IIIème et Vème Républiques ont duré lorsque les IIème et IVème se sont rapidement effondrées. Le deuxième risque est paradoxalement de voler à nouveau les Français. Personne ne pose cette question à Jean-Luc Mélenchon, mais que se passerait-il si la constituante propose des quotas migratoires au regard de l’opinion favorable des Français à cette mesure (ou toute autre mesure différente du projet mélechoniste) ? Enfin, dernier risque qui potentialise les deux premiers : la fin de la démocratie française. Notre histoire nous enseigne qu’un saut vers l’inconnu peut conduire parfois à l’inverse des volontés de ceux ayant initié le saut. La constitution du 24 juin 1793, souvent citée en exemple par les membres de LFI pour sa forte teneur démocratique a débouché sur la Terreur, un des épisodes les plus sanglants de l’histoire républicaine…
Par Matthieu Hocque, Politologue, Directeur Général du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire
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Crédit photo : Press meeting with Jean-Luc Mélanchon and MEPs Manon Aubry and Manuel Bompard, de The Left, via Flickr, sous license CC BY-NC-SA 2.0.

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