Retrouvez l’entretien de William Thay pour Valeurs Actuelles : « Éric Zemmour synthétise une réponse aux angoisses des classes affectées par le grand déclassement et le grand remplacement »

Retrouvez l’entretien de William Thay pour Valeurs Actuelles : « Éric Zemmour synthétise une réponse aux angoisses des classes affectées par le grand déclassement et le grand remplacement »

Alors qu’une possible candidature d’Éric Zemmour à la présidentielle 2022 agite le monde médiatico-politique, William Thay, président du think tank Le Millénaire, club de réflexion indépendant ayant pour objectif de proposer des politiques publiques innovantes, livre son opinion sur le potentiel électoral de l’éditorialiste. Entretien.

Valeurs actuelles. Selon vous, quel parti politique s’inquiète le plus d’une candidature Zemmour ?
William Thay. Trois partis politiques peuvent être inquiets d’une éventuelle candidature d’Eric Zemmour, il s’agit des Républicains, de Debout la France et du Rassemblement national. Tout d’abord, au vu de l’offre politique théorique proposée par l’essayiste, à mi-chemin entre LR et le RN, je dirais que s’il se lance véritablement, la candidature de Nicolas Dupont-Aignan serait nulle et non avenue. En effet, Eric Zemmour prendrait immédiatement sa place tout en offrant à ses électeurs une perspective de victoire plus forte. Ensuite, tout dépendra du contexte politique au moment de l’éventuelle candidature de l’éditorialiste. D’un côté, les Républicains n’ont toujours pas de candidat naturel ce qui ne permet pas à son électorat de se projeter dans une offre politique identifiée. De l’autre côté, les perspectives de victoire de Marine Le Pen restent faibles. Ainsi, la stratégie d’Eric Zemmour devrait être de se lancer au moment où le représentant de sa cible électorale est le plus faible. S’il vise l’électorat des Républicains, il doit le faire avant que LR ne désigne un candidat, s’il vise celui de Marine Le Pen, il peut attendre davantage. Enfin, à l’heure actuelle, je dirais qu’à terme, c’est la présidente du Rassemblement national qui serait le plus en difficulté avec une candidature d’Eric Zemmour, surtout s’il n’y a aucun sondage qui montre qu’elle peut battre Emmanuel Macron. Une candidature d’Eric Zemmour, pour être fonctionnelle, doit démontrer aux électeurs du RN qu’il est la meilleure option pour eux de se débarrasser d’Emmanuel Macron.

Quel serait l’archétype de l’électeur d’Eric Zemmour ?
Un sondage effectué pour Valeurs actuelles, en septembre 2015, donne une indication sur le profil de l’électeur potentiel d’Eric Zemmour. Sur le plan politique, il séduit davantage les électeurs du RN que les électeurs de LR. Sur le plan sociologique, il arrive aussi bien à s’adresser au CSP+ qu’au CSP-, aux électeurs urbains et aux électeurs ruraux, en atteignant des scores homogènes dans ces deux catégories. Ainsi, l’éditorialiste peut aussi bien aller chercher une partie des professions libérales et des commerçants attirés par le vote LR que l’ouvrier attiré par le vote RN. Par contre, on peut identifier plusieurs faiblesses électorales : les femmes, les retraités, et les diplômés. Une éventuelle coalition électorale d’Eric Zemmour ressemblerait à celle de Donald Trump de 2020 aux États-Unis : regroupant essentiellement la Manif pour tous et les Gilets jaunes.

Et concernant les jeunes ? Des groupes sur Internet lui vouent presque un culte de la personnalité, il pourrait faire un bon score dans cette catégorie de la population ?
Le vote des jeunes de moins de 35 ans est plutôt à gauche, et est structuré entre quatre candidats : Mélenchon, Macron, les Verts et Marine Le Pen. Il apparaît peu probable, à ce stade, que les jeunes qui se tournent actuellement vers les trois premières forces politiques puissent voter Eric Zemmour s’il se décidait à se porter candidat à l’élection présidentielle. Son score potentiel est d’un maximum d’un tiers des jeunes de moins de 35 ans en ciblant spécifiquement ceux qui ont l’intention de voter Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan. Le réservoir des jeunes qui se tournent vers LR étant faible (moins de 5%), l’éditorialiste peut davantage se concentrer sur les jeunes de DLF et du RN. Il pourrait ainsi proposer une offre politique conjuguant les aspects de nouveauté et hors système qui sont des caractéristiques très séduisantes pour offrir une alternative à ces jeunes, alors que Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen ont déjà été candidats à deux reprises à l’élection présidentielle. Comme le soulignait Alexandre Devecchio, dans son livre « Les nouveaux enfants du siècle », il existe une « génération Zemmour » qui considère le chroniqueur comme un héros qui lutte contre l’immigration et la mondialisation. Éric Zemmour synthétise une réponse aux angoisses des classes affectées par le grand déclassement et le grand remplacement.

Éric Zemmour n’a pas de déficit de notoriété contrairement à bon nombre de candidats potentiels LR, mais les Français ne risquent-ils pas de juger Eric Zemmour comme peu crédible sur le plan politique, il n’a pas d’expérience dans le domaine…
Pour reprendre la comparaison entre Donald Trump et Eric Zemmour, si le premier a été élu en 2016 sans expérience politique, il gérait malgré tout une multinationale générant plusieurs milliards de dollars. L’ancien président américain possédait donc une présomption de capacité importante de gestion d’autant plus que l’expérience dans le monde privé, notamment au sein des entreprises, est valorisée aux États-Unis. Il n’est pas rare de voir des PDG de grands groupes être nommés à des ministères. Au-delà du manque d’expérience, ce qui pourrait coûter cher à Eric Zemmour est son absence de crédibilité sur le plan économique. La présidentielle a changé de nature, et désormais on ne gagne plus forcément une élection sur un programme économique. Par contre, l’absence totale de crédibilité sur ce plan est disqualifiante pour se faire élire comme l’a montré le débat d’entre deux tours en 2017.  

Éric Zemmour ne défend-il pas des positions trop “extrêmes” pour attirer des électeurs de droite classiques déçus par Les Républicains ?
Tout dépend de quels électeurs déçus par les Républicains on parle. S’il s’agit des électeurs partis chez Emmanuel Macron en 2017 ou lors des élections européennes de 2019, Eric Zemmour n’a vraisemblablement que peu de chances de les conquérir. Par contre, il peut tout à fait séduire les 15% de l’électorat de François Fillon de 2017 qui se tourne actuellement vers Marine Le Pen. Il n’empêche, l’électorat LR est le plus difficile à attirer parmi les trois partis de droite pour Eric Zemmour. Si son projet est de remplacer Les Républicains, il est vraisemblable qu’il échoue. À ce titre, le sondage effectué sur l’Occitanie par l’Ifop est révélateur sur le potentiel électoral d’Eric Zemmour. Une candidature comme celle de Robert Ménard attire davantage les électeurs du Rassemblement national que ceux des Républicains. Dans une telle configuration, le RN perdrait 10 points tandis que LR en perdrait 3. 

Enfin, sur quels sujets Éric Zemmour devrait-il insister en tant que candidat pour séduire un maximum d’électeurs. L’identité ? Le conservatisme ? La critique de l’Union européenne ?
Pour identifier les thèmes à porter, il est nécessaire d’avoir une stratégie claire. Emmanuel Macron a démontré qu’il était possible de porter une candidature sans bénéficier d’un parti ancré dans le paysage politique. Il a réussi à s’imposer en détruisant le Parti socialiste puis en faisant alliance avec François Bayrou. Éric Zemmour a le choix entre deux stratégies : soit il se place entre LR et le RN en remplaçant Dupont-Aignan, soit il cherche à se substituer à Marine Le Pen pour incarner le meilleur rempart face à Emmanuel Macron. Dans la première stratégie, il prend le risque d’apparaître comme un super Dupont-Aignan en cumulant entre 10 et 15% et en faisant perdre les deux autres formations politiques. Cette hypothèse peut nous amener vers un duel entre Anne Hidalgo et Emmanuel Macron, vraisemblablement remporté par la première. La seconde stratégie consiste davantage à développer, dans un premier temps, les thèmes portés par le RN autour de l’immigration, la sécurité, l’Europe, pour incarner le meilleur recours afin de séduire un électorat effrayé par le grand déclassement et le grand remplacement. En définitive, le chemin de la victoire pour Eric Zemmour est étroit, mais il existe, son destin est corrélé à celui de Marine Le Pen. Plus elle est faible, plus il peut croire à un succès de son éventuelle candidature.

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