Marion Pariset et Paul Worms dans Les Échos : « Vous avez dit patriotisme économique ? »

Le ministre de l’Economie a mis son véto au rachat de Carrefour par le canadien Couche-Tard au nom de la souveraineté alimentaire française. Pour Marion Pariset et Paul Worms du think-tank Le Millénaire, rien ne justifie cette décision qui peut nuire à l’attractivité de la France.

Le groupe canadien Couche-Tard a révélé le 13 janvier avoir engagé des discussions préliminaires en vue de racheter Carrefour. Interrogé sur cette annonce, Bruno Le Maire a finalement confirmé un «véto clair et définitif»au nom de la souveraineté alimentaire française et provoqué l’interruption des discussions entre les deux poids lourds de la distribution. Maintenant que le gouvernement a prouvé sa capacité à intervenir pour protéger les entreprises françaises, il devrait s’atteler à effectivement appliquer ces méthodes aux domaines les plus sensibles.

Surprenante pour certains commentateurs, la position du ministre de l’Economie s’appuie néanmoins sur un arsenal juridique récemment renforcé par le décret du 31 décembre 2019, étendant le champ des secteurs soumis au contrôle des investissements étrangers à la distribution de produits agricoles lorsque celle-ci contribue aux objectifs de sécurité alimentaire nationale. L’intention est louable mais la pertinence discutable. L’importance du risque que ferait peser un changement d’actionnariat de Carrefour au profit de Couche-Tard sur la sécurité alimentaire française reste en effet sujette à débat dans la mesure où le secteur de la grande distribution demeure très concurrentiel en France avec pas moins de six grands acteurs nationaux.

Et pour l’emploi ? Les activités de Carrefour et Couche-Tard sont plutôt complémentaires, et présentent donc peu de risques de restructurations majeures. Christiane Lambert, présidente de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, a toutefois alerté sur le risque que Carrefour devienne un «hub pour l’importation des produits canadiens», faisant peser un risque indirect sur l’emploi dans les filières du secteur primaire. Mais cela aurait pu être évité en imposant des garde-fous quant aux chaînes d’approvisionnement.

Attractivité française

Alors que le caractère stratégique de la manœuvre n’est pas évident, ce refus crée un précédent qui n’est pas sans conséquences sur l’attractivité de la France en matière d’investissements étrangers. Les milieux d’affaires voient d’un mauvais œil l’ingérence du gouvernement dans ce projet de rachat qui prévoyait un plan de 3 milliards d’euros d’investissements sur 5 ans pour permettre le développement de Carrefour.

Si les investisseurs comprennent généralement que les rachats de technologies de pointe, en particulier militaires, suscitent souvent l’émoi, ils s’accommodent moins d’une immixtion étatique dans d’autres secteurs. La position de Bruno Le Maire ne serait pas fondamentalement dissonante si elle s’inscrivait dans un protectionnisme appliqué aussi bien au Canada qu’aux Etats-Unis et à d’autres grandes puissances.

Domaines vraiment stratégiques

Malgré la position de Bercy à l’époque où des rumeurs circulaient sur le rachat de Danone par Pepsi, la décision de Bruno Le Maire sur ce dossier Carrefour tranche avec la décennie qui vient de s’écouler en matière de contrôle des investissements étrangers en France. Avant Carrefour, ce sont des entreprises toutes aussi stratégiques et garantes d’une partie de notre souveraineté économique que l’Etat a laissé partir à l’étranger (Lafarge-Holcim 2014, branche énergie d’Alstom 2014, Technip 2017, Latécoère 2019). C’est seulement en 2020 qu’on a assisté au premier véto du gouvernement en la matière à l’occasion de la tentative de rachat de Photonis par l’américain Teledyne.

Si certains voient dans ce véto anticipé au rachat de Carrefour par Couche-Tard la volonté du gouvernement de défendre la souveraineté alimentaire française, nous y voyons aussi une évolution de la doctrine gouvernementale vers une plus grande communication sur un durcissement du contrôle des investissements étrangers ne touchant finalement que les secteurs moins sensibles que la défense ou l’énergie.

L’enjeu est plus politique d’économique. L’opinion publique aurait fortement reprochée la cession à l’étranger du premier employeur privé de France, entachant le bilan économique du quinquennat un an et demi avant les élections présidentielles. En outre, cette nouvelle opération viendrait s’ajouter à la liste ci-avant des rachats de nos fleurons industriels par des investisseurs étrangers autorisés par Bercy, qui ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Les prochaines tentatives de rachat de fleurons industriels français par des investisseurs étrangers seront cruciales pour démontrer une véritable doctrine économique de protection des intérêts français.

Les précédents Photonis et Carrefour témoignent de la possibilité de faire du patriotisme économique. Plus que des effets d’annonce, il convient d’en faire une application judicieuse et lisible afin de concilier la protection nos intérêts stratégiques et l’attractivité de la France aux yeux du monde.

Par Marion Pariset, Secrétaire générale du Millénaire
Paul Worms, expert du Millénaire sur les entreprises

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