Les relations entre la France et la Russie

Editorial du Millénaire

                            

            A l’aube des élections législatives en Russie, la dégradation des relations franco-russes pose une interrogation légitime sur l’avenir de liens d’antan, forgés bien avant l’arrivée en France du légendaire tsar Pierre le Grand. Les deux pays ont connu des passages tumultueux aussi bien que des heures de gloire mais le dialogue bilatéral est à l’arrêt depuis les évènements du Maidan en Ukraine. Aucune des parties ne tire une quelconque satisfaction de l’état actuel des choses et un éventuel dégel paraît difficile à envisager compte tenu des circonstances politiques. Pourtant, si la France reste fidèle à sa tradition et à son histoire, si elle entend retrouver une dynamique ascendante et renouer avec la grandeur passée d’une puissance de premier plan, la reprise du dialogue bilatéral pour un rapprochement avec la Russie est une étape indispensable afin d’inverser les rapports de force géopolitiques et les équilibres de puissance en Europe au profit des intérêts nationaux français. Dans la poursuite de cet objectif, il est impératif de constater la réalité russe telle qu’elle est , en dépassant les idées préconçues que l’on s’en fait à travers le prisme des droits de l’homme et de la démocratie politique, peu applicables à un pays de tradition différente. Pour ce faire, un retour chronologique sur l’histoire de la Russie et des relations franco-russes s’impose comme une nécessité politique afin de comprendre les ambitions géopolitiques russes qui dérivent à la fois de la géographie de cet Etat continent ainsi que de ses constantes historiques.

De Iaroslav le Sage à Vladimir Poutine : l’odyssée des relations franco-russes

            La solidité de la relation bilatérale s’appuie sur une longue histoire qui débuta peu après l’avènement des Capétiens au trône de France. A une époque où les mariages tissaient des liens diplomatiques, scellaient des alliances politiques et de solides appuis fraternels entre les monarques, le souverain de la Rus de Kiev, Iaroslav, maria sa fille Anne au roi Henri Ier de France, posant ainsi les premières bases d’une liaison millénaire alors même que les deux pays traversaient une période d’unification et de consolidation politiques. Ce détail n’est pas anodin et le président russe n’a pas manqué de le rappeler au président Macron lors de sa visite diplomatique à Versailles. Par la suite, la relation a connu une période tumultueuse à la suite du schisme entre catholicisme et orthodoxie puis lors du joug mongol qui allait plonger la Russie dans une période d’asservissement. Il fallut attendre l’avènement de Pierre le Grand pour révéler la vocation européenne de la Russie et son intérêt pour la vision du monde de l’Occident. Attiré par les progrès de la science, la force implacable de la raison et une ingéniosité sans limites, le tsar russe dut essuyer un sérieux revers avec le refus obstiné de Louis XIV de recevoir « un frère » lors de sa grande tournée en Europe. C’est seulement à sa mort qu’il put poser un pied en France et recevoir dans ses bras le très jeune Louis XV, témoignant d’un amour profond pour la patrie de Molière et inaugurant ainsi une période faste dans les relations entre les deux pays. Auréolé de son prestige après son triomphe sur la Suède, il fit entrer la Russie dans le concert européen des nations et lui donna une vocation maritime avec la constitution d’une flotte russe calquée sur le modèle occidental et l’édification de la célèbre Saint-Pétersbourg. Cette précision est d’une importance cruciale pour comprendre le raisonnement, la vision du monde et l’inspiration idéologique qui animent l’action du président Poutine. Originaire de Saint-Pétersbourg, nostalgique de l’épopée glorieuse de la Russie, admirateur de Pierre le Grand, le dirigeant russe s’appuie sur l’action de son illustre prédécesseur et porte à l’Europe une affection particulière, bien réelle, en opposition totale avec les idées reçues. C’est dans ce sens qu’il fit, dès le départ, plusieurs appels du pied à l’Europe. Joignant l’acte à la parole, il fut le premier à contacter George Bush et à lui proposer une large coalition anti-terroriste en mettant à sa disposition les moyens de renseignement russes et les bases dans le voisinage de l’Afghanistan, bien conscient des risques de cette nouvelle menace que la Russie expérimenta douloureusement lors des guerres tchétchènes et des défis d’une intervention dans ce pays surnommé le « cimetière des Empires ». C’est également lui qui fit partie de l’axe Paris-Berlin-Moscou pour s’opposer à l’intervention américaine en Irak, réalisant brièvement le rêve d’une Europe de Lisbonne à Vladivostok du général de Gaulle. En outre, le parti politique du président russe n’hésite pas à reprendre cet idéal et se réclame ouvertement inspiré par la tradition gaullienne en matière diplomatique. En effet, le fondateur de la Vème République n’hésitait nullement à qualifier de nécessité historique l’alliance entre les deux grandes puissances situées aux confins de l’Europe. L’histoire de France dégage une constante primordiale ; elle atteste d’une période prospère dès lors que les relations bilatérales sont en bon état et des temps troubles lorsque le contraire survient.

            Aujourd’hui, la France traverse une période difficile et la mauvaise relation avec la Russie y joue un rôle certain. Les désaccords majeurs sur la Syrie, la Libye, l’Ukraine, l’extension de l’OTAN, la Biélorussie s’accumulent sur fond d’un regain de tensions entre l’Union européenne et la Russie. Tandis que le géant russe, débarrassé de l’encombrante idéologie communiste ainsi que de la présidence cauchemardesque de Boris Eltsine retrouve sa gloire passée et se réaffirme progressivement comme un acteur géopolitique de premier ordre, le constat d’un recul de la place prestigieuse de la France dans le monde contraste tristement. L’ours russe avance ses pions, tisse des liens diplomatiques, noue des relations amicales, concilie des querelles interminables entre adversaires acharnés, gagne en crédibilité et fait preuve d’une constance politique démontrant sur le plan international la force et la fiabilité de son raisonnement et de ses analyses géopolitiques. Le timide dialogue du Trianon entamé par François Hollande fait pâle figure en comparaison de la coopération franco-russe à l’époque de Charles de Gaulle. La Russie avance à grands pas vers un avenir prometteur malgré un chemin sinueux ponctué par des difficultés politiques et sociales de grande envergure.

            Les grands enjeux de la Russie au XXIème siècle

         La popularité de Vladimir Poutine s’explique par le rapide redressement de la Russie après le bilan désastreux d’une thérapie de choc appliquée à une économie rigoriste et planifiée basculant brutalement vers une économie de marché. D’autre part, les conséquences politiques de la chute de l’URSS ne furent jamais entièrement effacées, et les difficultés administratives se sont accouplées avec la catastrophe économique et sociale plongeant le pays dans une anarchie et le règne des mafias et des trafics de toute espèce au bénéfice d’une poignée d’oligarques passés au statut de milliardaire grâce à leurs accointances avec les anciens communistes. Face à cela, Poutine publia une tribune dès son arrivée au pouvoir en expliquant les défis majeurs auxquels la Russie serait confrontée et ses solutions pour les relever avec succès. Motivé par les succès historiques et confiant en la vocation de grande puissance de son pays, il arracha le pays aux mains des oligarques en leur substituant les gigantesques ressources énergétiques et s’en servit comme pilier de sa stratégie de reconstruction de la Russie. Bien que l’économie russe souffre d’une réelle dépendance à l’exportation des matières premières, la Russie reste un exportateur énergétique de premier plan dans une époque où l’intensification de la production à l’aide d’une technologie en constante évolution ajoute à la vocation vitale de l’énergie pour la survie et l’indépendance des nations. La récente affaire de Nord Stream II en est une énième preuve. Même si l’Europe cherche à réduire sa dépendance au gaz russe et ce, essentiellement, en raison de pressions venus d’outre-Atlantique, il n’en demeure pas moins que le gaz russe reste moins cher et de meilleure qualité en comparaison de son homologue de schiste américain.

            D’autre part, l’attitude actuelle méfiante et hostile de la Russie vis-à-vis de l’Occident incombe bien davantage à la rigidité de la ligne diplomatique adoptée par les occidentaux que par les Russes. Humiliée sous l’époque Eltsine, son prestige retrouvé ne fit pas le bonheur des Etats-Unis qui adoptèrent une stratégie impitoyable d’encerclement de l’ancien adversaire soviétique par l’OTAN dans la droite ligne des postulats de Zbigniew Brzezinski. Reprenant le classique affrontement d’une puissance thalassocratique et d’une puissance tellurocratique, les stratèges de Washington ne sont pas totalement sortis de la logique de l’affrontement bipolaire de la Guerre Froide. Nombre d’entre eux considère toujours la Russie comme un ennemi à abattre et se refuse à reconsidérer le changement de paradigme avec la montée inexorable de la Chine dans le rôle de l’adversaire principal. La Russie est loin de porter les ambitions d’hégémonie mondiale et de résurrection impériale qu’on feint de lui accorder. En réalité, elle ne cherche qu’à préserver son glacis géopolitique sur l’ancien espace soviétique mais les constantes ingérences dans son étranger proche et les élargissements de l’OTAN ont définitivement achevé de la projeter dans les bras de son voisin chinois, trop désireux de devenir le principal acquéreur de l’énergie russe pour soutenir sa production industrielle. Il apparaît également que ces puissances sont complémentaires dans le cadre d’une alliance tournée contre l’hégémonie américaine où la puissante machine diplomatique, militaire et énergétique russe complète le géant économique chinois. A l’aube du XXIème millénaire où la puissance se définit bien davantage par la force d’une économie, les progrès de la technologie, l’évolution scientifique que par le poids territorial et le facteur militaire, force est de constater que la menace russe est particulièrement exagérée, surtout lorsqu’elle entre en comparaison avec la Chine. Les sanctions européennes sur fond de coup d’Etat en Ukraine s’ajoutent aux désaccords politiques sur l’avenir de la Syrie et enveniment les relations franco-russes où la France est souvent en première ligne dans les provocations à l’égard d’une puissance avec laquelle ses intérêts sont bien plus proches qu’avec la majorité des partenaires européens. La lutte contre le terrorisme, la politique arabe au Moyen-Orient, l’affaiblissement de l’hégémonie anglo-saxonne sur le Vieux Continent, la reprise d’un leadership français en Europe, l’approvisionnement en énergie, le chantier pharaonique des routes de la soie, les alliances de revers, tous ces sujets englobent une vision commune pour peu que l’on considère de manière pragmatique les intérêts nationaux. Ils placent la Russie au premier rang d’un partenariat solide et durable pour la poursuite d’une politique ambitieuse et véritablement correspondante à la vocation mondiale de la France.

            La Russie traverse une épopée contrastée où ses triomphes diplomatiques au Moyen Orient consolident l’image d’une nation sûre d’elle-même et de sa vision du monde lui ouvrant l’accès à de nouvelles possibilités et à la poursuite de sa vocation d’accès aux mers chaudes afin de combler ses lacunes en matière de commerce international. Elle affronte également une hostilité croissante de la part des européens ce qui l’oblige à développer sa partie orientale, son véritable talon d’Achille. C’est ainsi qu’on peut comprendre la naissance d’un ministère russe du développement de l’Extrême-Orient avec un budget considérable. L’objectif est d’attirer les investissements avec une mise en valeur du territoire pour à long terme se tourner vers l’Asie, continent en pleine émergence avec lequel la Russie tisse des coopérations en matière économique, énergétique et politique. Dans le cadre des routes de la soie chinoises, elle met à disposition son influence au sein de l’OTSC et de l’OCS pour unifier le continent eurasiatique et réaliser pleinement sa propre mission : relier le continent européen à l’Asie.

L’avenir des relations bilatérales : quelles pistes pour une concorde des nations ?

En dépit d’un bilan en demi-teinte concernant les relations bilatérales, certains progrès ont été réalisés au format Normandie (configuration diplomatique rassemblant la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne et la France) pour la résolution de la crise ukrainienne même si le véritable dénouement se ferait par l’application stricte et complète des accords de Minsk. D’autre part, le dialogue du Trianon a tout de même permis un certain rapprochement entre les sociétés civiles des deux pays et de nombreux liens économiques et culturels ont été tissés par des investisseurs et des chercheurs toujours désireux d’accroître leurs investissements et approfondir les liens amicaux qui lient les peuples et les nations.

Une coopération approfondie en matière économique et politique paraît difficilement imaginable tant le niveau de confiance et de méfiance mutuelle est haut. Pourtant si la France souhaite réussir dans le monde, si elle veut faire prévaloir sa voix au sein de l’Union européenne, si elle veut retrouver la plénitude de sa souveraineté en matière économique, politique, diplomatique et militaire, l’appui que peut fournir la Russie est un précieux outil dans la réalisation de nos objectifs géostratégiques à l’échelle planétaire. La France a tout intérêt à desserrer l’étau anglo-saxon et le tandem américano-allemand à l’aide de la Russie, seul véritable contrepoids et allié de revers dont elle dispose.

Renouer un dialogue sur des bases saines implique une redéfinition de notre perception et de toute notre politique à l’égard de notre voisin russe. La référence à la stratégie menée par De Gaulle est un atout de poids face à l’écrasante masse du rouleau compresseur médiatique, d’autant plus que cette stratégie se réfère à la tradition diplomatique française de reconnaissance des Etats et non pas de régimes politiques. Il est impératif de renouer avec la force de la raison et l’esprit critique, de cesser de poursuivre une diplomatie légère, imprécise et peu encline à un dénouement pacifique dans les conflits internationaux au sein d’un monde travaillé par des convulsions permanentes. Plus simplement, il s’agit de faire ressurgir à la surface les grands fondamentaux de notre civilisation, la raison grecque, l’esprit rationnel chrétien et l’ingéniosité de l’individu pour fomenter des desseins concrets et réalisables dérivés d’une analyse rigoureuse et pragmatique de nos intérêts.  

Par Dimitri Cazacu

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