Les femmes et la question de l’oral aux concours

Les femmes et la question de l’oral aux concours


Éditorial du Millénaire

La crise du Covid-19 a apporté de nombreux bouleversements dans le monde universitaire, notamment pour les étudiants devant valider leur année ou bien passer des concours. De nombreuses mesures ont été prises, comme celles d’annuler les épreuves orales dans des écoles comme l’ENS. Ainsi, cette décision semble avoir rejaillie sur les résultats finaux, avec une augmentation de la part de femmes, révélant une défaillance dans les modes de sélection.

Ainsi, rue d’Ulm, la part de femmes admises venant d’A/L et de B/L est passée de 54% les cinq dernières années à 67% cette année. Même constat à l’ENS Lyon, pour le concours « lettres et arts », 81% de femmes ont été admises contre 70% l’année dernière. Ce constat est à nuancer en analysant les filières scientifiques : les concours scientifiques de l’ENS, qui ont connu la même annulation de leurs oraux, n’ont pas constaté d’importantes variations. Ainsi, 18% de femmes ont été admises cette année, contre 23% en 2019. Néanmoins à partir de ce constat, il semble nécessaire de s’interroger sur les défaillances structurelles.  

Le premier constat possible est que la part des femmes dans les études supérieures varie beaucoup d’une formation à l’autre, même si la part d’hommes est plus importante de manière générale dans les Grandes Ecoles. Cependant, dans le cas des écoles de commerces ou bien des STS (Section de Techniciens Supérieurs), l’équilibre entre les hommes et les femmes est réalisé (d’après des chiffres du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche datant de 2011). Néanmoins dans le cadre des CPGE (Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles), les femmes y sont minoritaires avec 42% d’entre elles contre 58% d’hommes. De plus, cet écart est à affiner en fonction des filières choisies dans les CPGE : de grandes différences sont notables. Ainsi les CPGE scientifiques accueillent 31% de femmes, les économiques 53,6% et les littéraires jusqu’à 74% (Observatoire des inégalités, 2017). Pour ce qui est du scientifique, la part de femmes dans les écoles d’ingénieurs est la même que celle issue des CPGE : 27% de femmes dans les écoles d’ingénieurs. Même constat pour les écoles de commerce, où l’on compte 49,2% de femmes. C’est au sein des écoles littéraires (dans les ENS), que les chiffres ne suivent pas : 54% de femmes en école sur les cinq dernières années, contre 74% en CPGE. Cette absence de corrélation entre la part de femmes en CPGE et celle en école laisse à penser que les modes de sélection du concours sont défavorables aux femmes. De plus, les chiffres obtenus cette année (67% contre 54%), en l’absence d’épreuves orales, nous laisseraient penser que l’oral peut être remis en question dans les modes de sélection.

            L’analyse sociologique la plus répandue concernant l’oral est qu’il avantage les hommes. En effet, les femmes seraient plus scolaires, et donc meilleures à l’écrit. En revanche, les hommes auraient des qualités qui correspondent parfaitement avec l’exercice de l’oral : l’esprit de compétition, la confiance en soi, etc. Cette interprétation est à nuancer. Une étude réalisée par Thomas Breda en 2014 montre que l’oral favoriserait le genre minoritaire de la discipline évaluée. Ainsi les hommes seraient avantagés dans les matières littéraires par exemple (réputées plus féminines) et les femmes dans des matières scientifiques par exemple. Il est vrai que si l’on se réfère aux résultats d’admissibilité (avant oral) et d’admission à l’X, on peut constater une légère hausse de proportions de femmes. Ainsi, en option informatique, la part de femme est de 9% après l’écrit, et passe à 10,5% après l’oral. On peut faire le même constat pour CentraleSupélec, avec des ratios un peu supérieurs et un passage de 15,9% à 16,4%. On constate le même phénomène pour les CPGE littéraires, mais cette fois-ci les hommes sont les étudiants avantagés. Ainsi, si l’on prend les résultats de l’ENS Lyon de 2019, la part d’hommes augmente à la suite de l’épreuve orale. La part d’admissible à la suite de l’écrit est de 27% et la part après l’oral monte à 34%.

Conclusion :

            La question de la discrimination des femmes lors des concours est donc un sujet à étudier avec précaution. Ainsi, il est vrai que les femmes sont moins représentées dans les filières dites scientifiques, constat que l’on retrouve dans les écoles d’ingénieurs. Cependant, le constat inverse peut être fait dans les matières littéraires : les femmes y sont en proportion beaucoup plus importantes que les hommes. Ces chiffres sont donc en accord avec le constat fait à la suite de l’annulation des oraux : les épreuves orales semblent bien avoir une influence sur l’admission des candidats, selon des critères autres que leurs capacités scolaires. Cependant, cette influence se fait à l’avantage du sexe minoritaire de la filière, et non pas seulement à l’avantage des hommes.          

Marie Puistienne, analyste du Millénaire

Cet article a 1 commentaire

  1. Thierry

    Très intéressant merci

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