Les faux-semblants de la politique de Jean-Michel Blanquer

Les faux-semblants de la politique de Jean-Michel Blanquer

Les faux-semblants de la politique de Jean-Michel Blanquer.

Un premier bilan de l’action du ministre : des promesses tenues ?

Nous avons aujourd’hui coutume d’entendre que la politique menée en matière d’éducation depuis un an serait bénéfique et efficace. Certes, il ne convient pas de nier certaines avancées très positives qui doivent surtout être mises en miroir par rapport au quinquennat précédent durant lequel les mesures prises par les différents ministres furent désastreuses, de l’usine à gaz des activités périscolaires créée dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires au lacis des EPI[1]et des programmes par cycle élaborés pour la réforme du collège.

On peut constater que les piliers du programme d’Emmanuel Macron en matière d’éducation ont été accomplis mais ils posent un certain nombre de problèmes quant à leur inachèvement :

1) Dans ce domaine, le candidat Macron cherchait à s’inscrire en faux par rapport à certaines erreurs de la présidence Hollande. Le rétablissement des classes bilangues et des classes européennes tout de suite après son élection ainsi que celle du latin et du grec au collège par la circulaire du 24 janvier 2018[2]sont donc à mettre à son crédit. En revanche, concernant les activités périscolaires dans l’enseignement primaire, Jean-Michel Blanquer s’est montré beaucoup plus timide, en se contentant de donner toute latitude aux communes pour leur suppression ou pour leur maintien. Un peu plus de la moitié des communes auraient décidé à ce jour d’abandonner ces activités et de revenir à la semaine de quatre jours.

2) Le programme d’En Marche faisait porter l’investissement éducatif sur l’enseignement primaire et, en particulier, sur les établissements en difficulté, afin de limiter les inégalités territoriales. Les dédoublements des classes de CE1 dans les REP+et de CP dans les REP[3]ont été effectués. Cela s’est traduit par la création de 2500 postes de professeurs des écoles, deux fois moins que ce qui était stipulé par les promesses de la présidentielle.

3) La réforme du baccalauréat, en limitant le nombre de disciplines à passer lors du contrôle terminal et en rehaussant le niveau de ces dernières partait également d’un bon sentiment. Cette mesure, qui devrait entrer en vigueur pour la première fois lors de la session 2021, pose toutefois un certain nombre de questions quant à ses modalités d’application. Est-ce vraiment républicain de mettre la majorité des épreuves du baccalauréat en contrôle continu, c’est-à-dire sans anonymat ? De plus, la fin des filières et leur remplacement par un enseignement à la carte, disposant de douze spécialités, entraîne deux interrogations, celle de l’offre d’enseignement qui ne pourrait pas être égal partout, certains territoires ruraux pouvant être lésés et celle de la pertinence du choix des trois spécialités par les lycéens.

 

Les contradictions d’une politique inachevée.

Malgré certaines bonnes intentions, il n’en demeure pas moins que la politique éducative du gouvernement ne peut que laisser sur sa faim tout réformateur de l’Éducation nationale. Il existe ainsi un décalage criant entre les annonces et la réalité des faits.

1) Programmes et savoirs fondamentaux. Jean-Michel Blanquer a rompu, dans le langage, avec le politiquement correct des années précédentes en levant un certain nombre de tabous. La baisse constante depuis près de quarante ans du niveau des programmes ainsi que celle des savoirs fondamentaux (lecture, écriture, calcul) au primaire ont été constatées avec pertinence et justesse. On saluera également le départ de Michel Lussault, idéologue des réformes précédentes, de la tête du conseil supérieur des programmes. La politique menée au primaire a permis quelques avancées, à savoir la fin du prédicat[4], la dictée quotidienne et la nécessité de maîtriser les quatre opérations dès le CP. Néanmoins, la question centrale de l’augmentation du nombre d’heures de français et de mathématiques reste entière, alors que la chute du volume horaire dans ces deux disciplines au primaire est constante depuis les années 1970.

De plus, le maintien de la réforme du collège et de ses errements (EPI, programmes par cycle, absence d’adéquation entre le programme de français et le programme d’histoire-géographie), montre que la politique éducative du « en même temps » se place autant en continuité qu’en rupture par rapport aux pédagogistes. Il faudra donc suivre avec attention la direction que prendront les nouveaux programmes du lycée consécutifs à la réforme du bac, et qui devraient être mis en vigueur à partir de 2019 en classe de seconde.

2) Effectifs et gestion. Sur les 3600 postes supprimés (nettement plus que les 1900 prévus initialement), 2600 concernent l’enseignement secondaire, 600 l’enseignement privé sous contrat et 400 les postes administratifs. Si ces suppressions se justifient aisément par la création de postes au primaire, leur répartition pose problème. En effet, comment légitimer la suppression massive de postes d’enseignants alors que de nombreux postes ne sont pas pourvus[5]et que les académies franciliennes (Versailles et surtout Créteil) sont en manque de professeurs ? Cette politique aura pour conséquence d’accroître les inégalités sociales, les territoires les plus demandeurs étant réduits à être pourvus en enseignants contractuels. La répartition des réductions d’effectifs s’effectue donc mal. Elle devrait davantage concerner les postes administratifs au sein du ministère et des rectorats, qu’il serait nettement plus aisé de supprimer grâce à l’informatisation des procédures.

3) La formation des enseignants. Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer semblaient, par leurs propos, tourner le dos à des décennies de formation des enseignants au sein des ESPE[6], dans lesquelles on explique que la méthodologie est plus importante que le contenu disciplinaire des matières. Pourtant, loin de réformer ces institutions dans le sens d’une réelle formation concrète permettant aux enseignants débutants de s’épanouir dans leur classe, le ministre de l’Éducation nationale semble avoir renforcé le poids et l’influence de la formation théorique dans le cadre du projet de pré-recrutement des enseignants[7]. En effet, les épreuves du Capes se dérouleraient plus tôt dans le cursus des étudiants qui se destinent à l’enseignement. Les épreuves écrites d’admissibilité se situeraient dès la fin de la licence, tandis que les épreuves orales se tiendraient durant le Master 1. Parallèlement, on retirerait aux futurs enseignants la possibilité d’avoir une formation d’excellence dans les universités jusqu’en Bac +5, en privilégiant le parcours professionnalisant au sein des ESPE. Ce dessein, s’il est suivi d’une mesure le confirmant, constitue une faute. Au contraire, c’est par une formation précise dans le contenu de leur matière que les étudiants pourront acquérir le recul nécessaire afin de transmettre leur savoir. De plus, la formation doit bien être réformée, mais au prix d’une refonte complète des maquettes de formation des ESPE, en mettant l’accent sur cette notion de transmission et non sur le verbiage abstrait des sciences de l’éducation et leur expérience de la classe inversée. Le tropisme du ministre pour les neurosciences cognitives et le conflit de ces dernières avec les sciences de l’éducation ne résout en rien le déficit de formation concrète des instituteurs et des professeurs.

Les contradictions de la politique de Jean-Michel Blanquer en matière d’éducation sont donc nombreuses. Elles sont dues à toute l’ambivalence de la pensée macronienne. Mélangeant tour à tour déclarations destinées à séduire l’opinion publique sur la restauration de l’école républicaine, impératifs de gestion liés aux contraintes budgétaires et posture d’une réforme molle chère au marais centriste, cette dernière passe à côté de l’essentiel : retrouver une vraie philosophie de l’éducation, qui redéfinirait le rôle de cette dernière dans la société actuelle.

Cette nouvelle manière de penser doit s’appuyer sur plusieurs grands piliers : le retour de la transmission des savoirs, le développement de l’esprit critique de l’élève que l’on a eu trop tendance à considérer comme un consommateur, ainsi que la réhabilitation de la notion d’autorité, ce qui implique notamment que l’on rappelle la valeur proprement formatrice de la punition. L’éducation doit permettre l’entrée de l’individu en société, en garantissant les conditions de la civilisation des mœurs sans laquelle toute conscience citoyenne devient impossible.

 

 

 

[1]Les Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) avaient été créés dans le cadre de la réforme du collège en 2016. Outre le fait que leur mise en œuvre fut très difficile dans de nombreux collèges, ce qui donna lieu à de multiples conflits, ils rognaient encore davantage la part du temps consacré aux fondamentaux.

[2]https://www.lemonde.fr/education/article/2018/02/01/jean-michel-blanquer-relance-l-enseignement-du-latin-et-du-grec-au-college_5250132_1473685.html.

[3]Les REP (Réseaux d’éducation prioritaire) ont remplacé les anciennes ZEP (zones d’éducation prioritaire) à la rentrée 2015. Les établissement REP peuvent concrètement avoir un soutien financier concernant les projets éducatifs, l’aide aux élèves et l’investissement matériel (classes moins nombreuses). On comptait 1095 établissements en REP en 2016, dont 364 sont classés REP+, à savoir qu’ils sont encore plus défavorisés qu’un REP classique.

[4]En grammaire, le prédicat désigne le groupe verbal en tant qu’il est fonctionnellement en relation avec le groupe nominal. Il permet une simplification de la grammaire, au prix d’une disparition des nuances de cette dernière, puisqu’elle induit une disparition des compléments d’objet, ainsi que des compléments circonstanciels. Par exemple, dans la phrase : « Le professeur enseigne à ses élèves. », le groupe « enseigne à ses élèves » devient le prédicat. Il n’y a plus d’analyse grammaticale permettant ainsi de dégager le verbe et le complément d’objet indirect « à ses élèves ».

[5]Voir à ce sujet https://www.la-croix.com/Famille/Education/Leducation-nationale-manque-professeurs-2017-07-20-1200864293

[6]Les écoles supérieures du professorat et de l’éducation ont été créées en 2013 et remplacent les anciennes IUFM.

[7]https://www.marianne.net/societe/pour-susciter-des-vocations-blanquer-envisage-de-remunerer-plus-tot-les-etudiants

 

Rédigé par JFF

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