L’accord sino-européen est un accord sino-germanique

L’accord sino-européen est un accord sino-germanique

Editorial du Millénaire

 

Le 30 décembre 2020, la Commission européenne a annoncé la signature d’un accord sino-européen sur les investissements. Le Comprehensive agreement on investment (CAI), tel que présenté par la Commission européenne [1], est destiné à faciliter l’accès des pays membres aux investissements en Chine. D’une part, l’accord mettrait fin au transfert forcé de technologies qui conditionnait, souvent, l’accès au marché chinois pour les entreprises européennes. D’autre part, l’accord faciliterait l’accès des entreprises européennes à certains marchés industriels chinois, qui obligeaient jusqu’ici à nommer une majorité de chinois au conseil d’administration ou à passer par une coentreprise (joint-venture). Enfin, l’accord renforcerait la sécurité du rapatriement des investissements et de leurs fruits. 

Pourtant, derrière les annonces, la CAI a des airs d’accord sino-germanique : il sert l’Allemagne mais dessert sans pudeur tous les autres pays de l’Union européenne. Et si cet accord était un pas de plus de la main mise de l’Allemagne sur ses partenaires européens? Une hégémonie allemande transformant l’Union européenne en Empire Allemand, soutenue par une orientation industrielle de l’économie un temps méprisée par les pays qui ont fait le choix de la tertiarisation — comme la France.  

Certains se sont étonnés d’un accord fortuitement conclu vingt-quatre heures avant la fin de la présidence tournante du Conseil de l’Europe par la chancellerie allemande. Le vice-ministre des affaires étrangères italien a affirmé que « Rome [avait] été laissé de côté lors de la phase finale des négociations ». Le futur président des États-Unis d’Amérique, Joseph Biden lui-même, avait pourtant demandé à l’Union européenne de ne pas signer cet accord avant son investiture officielle. Pour Jérémie Gallon, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, le CAI est un « passage en force de Berlin » : un accord direct entre la Chine et l’Allemagne, à peine masquée derrière l’Union européenne. 

De fait, les intérêts économiques de l’Allemagne sont fortement engagés dans le CAI. Comme indiqué par la Commission européenne, l’accord faciliterait principalement l’accès aux secteurs de l’industrie automobile, de l’industrie des matériaux, de la chimie, de la fabrication de machine-outils et de composants micro-électroniques. Or, ces secteurs sont très précisément les moteurs de l’économie allemande, quatrième au monde. Ils lui permettent de réaliser à elle seule la moitié des excédants commerciaux de l’Union européenne en Chine, son plus grand marché après les États-Unis d’Amérique. L’Allemagne et la Chine ventilent chaque année, quasiment à l’équilibre commercial, 200 milliards d’euros [2]. Ainsi, l’Europe n’étant que son troisième marché, les intérêts allemands se sont progressivement tournés vers l’Empire du Milieu jusqu’à la signature du CAI qu’Angela Merkel a qualifié « d’accord historique ». 

Si la position de la France est inchangée d’ici l’automne 2021, date du vote par le Parlement européen du CAI, elle signera un accord qui l’expose dangereusement à la prédation des entreprises chinoise en contre-partie de facilités d’investissements allemandes. Feignant le succès, ou l’influence surjouée au sein du « couple franco-allemand » — dont personne ne parle outre-Rhin — la France ne s’est pas jointe à l’Italie, à l’Espagne, à la Pologne, ni même aux États-Unis, pour critiquer le CAI. La France a qualifié l’accord de « levier pour le développement durable, l’environnement, les droits sociaux et les droits de l’Homme » par la voix de son ministre du commerce extérieur, Franck Riester. Cyniques, les allemands signent un accord pour leurs intérêts malgré la dérive de la politique intérieure chinoise. Moralisateurs, les français se félicitent d’avoir convaincu la Chine de ratifier trois traités de l’Organisation internationale du travail (OIT) visant à bannir le travail forcé. Il y a cependant fort à parier que la Chine ne respectera pas ses engagement, tout comme elle n’a jamais respecté ses engagements auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Pour l’Allemagne, l’accord CAI est un pas de plus vers son émancipation de l’Union européenne. Progressivement, cette dernière devient un outil au plein développement de sa puissance industrielle. Par ailleurs, la crise engendrée par la propagation mondiale du coronavirus SARS-CoV-2 douche définitivement l’espoir français de devenir à court terme un contrepoids au projet allemand. Aujourd’hui, l’Allemagne n’a plus besoin de l’Europe, elle la domine. Elle est un prête-nom pour ses négociations internationales. Demain, l’Europe, ses dettes et son chômage, seront un boulet pour l’Allemagne, boulet nécessaire à la préservation de l’Empire européen allemand. L’accord sino-européen est assurément une leçon : les pays qui font le choix d’une économie tertiaire deviennent graduellement des pays de seconde zone. Pour échapper à ce destin, la France doit se réindustrialiser, se protéger vis-à-vis des prédations étrangères et admettre que l’Europe est, en l’état, un regroupement de nations aux intérêts parfois divergents où c’est l’Allemagne qui tire les ficelles. 

 

Baptiste Pierre, Analyste au Millénaire

 

Références

[1] Key elements of the EU-China Comprehensive Agreement on Investment, note en ligne de la Commission européenne, 30/12/2020.

[2] Les relations commerciales entre la France et l’Allemagne, note en ligne de la Direction générale du trésor, 21/12/2020.

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