La propagation des « fake news »

La propagation des « fake news »

Compte rendu de lecture:

The science of fake news, Lazer et al., Science, 9 Mars 2018

The spread of true and false news online, Vosoughi et al., (ibid.)

Synthèse:Face à l’émergence des fausses nouvelles comme problème majeur sur les réseaux sociaux, il est crucial de s’intéresser à ce que la science sait du sujet. En réalité, beaucoup reste inconnu quant aux vulnérabilités des individus, des institutions et de la société en général aux fausses nouvelles. Cependant, des études récentes ce sont intéressées au problème plus restreint des propriétés de propagation des fausses nouvelles sur les réseaux sociaux. Ces études ont des résultats étonnants : contrairement à ce qui se dit souvent,en ce qui concerne la propagation des fausses nouvelles sur les réseaux sociaux, ce ne sont ni les robots, ni la structure systémique des réseaux qui la favorisent. Au contraire, la propagation plus rapide et plus large des fausses nouvelles est en fait due à la plus grande propension des humains à partager les nouvelles qui évoquent de fortes émotions comme la surprise et le dégoût, émotions plus souvent évoquées par les fausses nouvelles que par les vraies nouvelles. Si l’on veut lutter contre la propagation des fausses nouvelles, s’attaquer aux robots ne suffira donc pas : il faut apprendre aux utilisateurs à se méfier des infos provoquant de fortes émotions.

Définition

On peut définir les « fausses nouvelles » (fake news) comme étant de l’information inventée qui reproduit la forme des nouvelles émanant des médias d’information traditionnels tout en n’en respectant pas les normes journalistiques ni l’intention.

Les fausses nouvelles peuvent avoir pour but la désinformation pure et simple, mais peuvent aussi ne pasavoir été créées dans le but spécifique de tromper: elles peuvent par exemple voir le jour à travers un processus de sélection naturelle sur internet où seules les versions de l’information provoquant le plus de colère (mais pas forcément les plus vraies) sont propagées par les internautes.

Les faits

  • L’émergence des fausses nouvelles marque l’aboutissement d’un long processus d’érosion des digues institutionnelles protégeant le public de la désinformation à l’âge d’internet.
  • Récemment, les fausses nouvelles ont attiré l’attention principalement dans l’arène politique, du fait des ingérences et tentatives de déstabilisation —notamment par la Russie— des processus démocratiques aux USA, mais aussi en France. Cependant, leur apparition a aussi été documentée sur les vaccins, la nutrition ou encore les valeurs boursières.
  • Elles sont particulièrement pernicieuses, car elles parasitent les moyens de propagation de l’information des médias standards, permettant ainsi aux fausses nouvelles de profiter de la réputation desdits médias tout en participant à leur décrédibilisation.

Historique

  • Les normes journalistiques d’objectivité et d’impartialité sont apparues au sein de la profession en réaction à l’utilisation méthodique de la propagande lors de la 1ère Guerre Mondiale.
  • Des monopoles ou oligopoles locaux et régionaux sur la distribution de l’information au XXème siècle —presse écrite, radio, télévision— permettaient de maintenir ces normes.
  • L’émergence d’internet a conduit à réduire quasiment à néant les barrières à l’entrée pour des compétiteurs potentiels de ces cartels. Beaucoup de ces nouveaux compétiteurs ont rejeté ces normes journalistiques, et ont détruit le business modeldes médias traditionnels qui conservaient malgré tout une relativement bonne cote de confiance auprès du public.
  • Aux USA, cela a abouti à une chute dramatique de cette cote de confiance: en 2016, seuls 51% des démocrates et 14% des républicains exprimaient « une certaine confiance » envers les médias de masse comme source d’information.
  • Parallèlement, une véritable ségrégation en fonction des opinions politiques a eu lieu en ligne comme dans la réalité aux USA. De ce fait, des réseaux sociaux (y compris les liens réels de voisinage ou d’amitié) homogènes se sont créés. Ces réseaux homogènes facilitent l’acceptation de vues compatibles avec les nôtres et celles de notre cercle, apportant ainsi un contexte permettant aux fausses nouvelles d’atteindre un public de masse.
  • En France, la cote de confiance dans les médias s’est à l’inverse mise à réaugmenter légèrement dans le dernier baromètre Kantar sur la confiance dans les médias[1]: de 48% (TV) à 56% (radio) des Français leur font confiance, quand internet et les réseaux sociaux restent, eux, à des niveaux bien plus bas (respectivement 25% et 18%), et continuent leur descente.

Enjeux

La question de la prévalence (nombre de personnes touchées) et de l’impact (effet sur les personnes touchées) des fausses nouvelles reste entièrement ouverte. Il y a un très grave manque d’études scientifiques sur le sujet. Ainsi, il est encore aujourd’hui impossible de savoir si l’ingérence russe via les réseaux sociaux dans la campagne américaine de 2016 a effectivement pu apporter les quelques milliers de votes qui ont permis à Donald Trump de gagner les swing stateset ainsi remporter l’élection.

Cependant, quelques estimations laissent entrevoir que le problème est mondial et massif. Par exemple, une étude, bien que limitée, a quand même trouvé que l’américain moyen a été en contact avec entre 1 et 3 fausses nouvelles rien que dans le dernier mois avant l’élection américaine. Sur Twitter, on estime le nombre de robots à une proportion entre 9 et 15% des utilisateurs actifs. Sur Facebook, ce nombre s’élèverait à environ 60 millions! Les robots sont utilisés pour accélérer la propagation de l’information, mais servent aussi parfois à tenter de manipuler les algorithmes qui décident quoi montrer aux utilisateurs (ces algorithmes utilisent comme critère de choix le taux « d’engagement » avec le contenu montré). En tous cas, ces robots peuvent permettre à des agents externes de tenter de manipuler l’information qui est vue par les utilisateurs.

Enfin, au-delà des questions de manipulation d’élection, ce qu’on sait des effets des médias en général suggèrent de nombreuses voies possibles d’influence, de l’augmentation du cynisme et de l’apathie à l’encouragement de l’extrémisme.

La propagation des fausses nouvelles sur internet

C’est pourquoi l’étude de la propagation des fausses nouvelles et de leur impact est si cruciale si l’on veut pouvoir lutter contre leur influence et leurs conséquences. C’est ce que Vosoughi et al, des chercheurs du Media Lab du MIT, ont fait dans The spread of true and false news onlinepublié dans le magazine Sciencedaté du 9 Mars. Cette étude est en effet la première étude systématique de la propagation comparée des vraies et fausses nouvelles. Les auteurs ont étudié l’ensemble des tweets en anglais faits entre 2006 et 2017 et se rapportant à des nouvelles dont les auteurs connaissent la véracité grâce à des sites de fact-checking (6 sites, d’accords entre eux sur la véracité à 95-98%). Au total, cela s’additionne à environ 126000 cascades de tweets, propagées par environ 3 millions de personnes plus de 4.5 millions de fois.

Définitions:Si l’on voit le tweet original comme la racine d’un arbre, et chaque retweet comme la destination d’une branche reliant le tweet à son retweet, la profondeur est le nombre maximal de retweets à la suite (la hauteur de l’arbre), la largeur est le nombre maximal de retweets d’un même tweet (nombre de branches émanant d’un même nœud), et la taille est le nombre total de nœuds (nombre total de retweets).

Ainsi, la cascade de tweets ci-contre a une profondeur de 3, une largeur de 3, et une taille de 8.

Cette étude a trois résultats majeurs.

1) Les fausses nouvelles se propagent plus loin, plus profondément, plus largement et plus rapidement que les vraies nouvelles, quelle que soit la catégorie de l’information considérée (politique, économie, science, catastrophes naturelles, etc.).

  • Les fausses nouvelles les 0.01% les plus diffusées se diffusent en moyenne 8 retweets plus profondément, pour atteindre des profondeurs allant jusqu’à 19 ou plus, à comparer à seulement 11 pour les vraies nouvelles les plus diffusées.
  • Les vraies nouvelles se diffusent rarement à plus de 1000 personnes, tandis que les fausses nouvelles se propagent régulièrement à entre 1000 et 100000 personnes.
  • Les fausses nouvelles se diffusent significativement plus largement à toutes les profondeurs, signifiant que les gens ont plus tendance à retweeter les fausses nouvelles que les vraies.
  • Les fausses nouvelles se propagent plus grâce à leur viralité: elles se propagent par une diffusion progressive de pair à pair, plutôt que par une large diffusion institutionnelle.
  • Les vraies nouvelles mettent 6 fois plus longtemps à atteindre 1500 personnes que les fausses, et 20 fois plus longtemps pour atteindre une cascade de profondeur 10.

De plus, tous ces résultats sont magnifiés lorsqu’il s’agit de nouvelles politiques: les fausses nouvelles politiques se diffusent plus largement, plus profondément, et plus vite que les autres types de fausses nouvelles. (Par exemple, elles atteignent 20000 personnes presque 3 fois plus vite que les autres types de fausses nouvelles atteignent 10000 personnes.)

2) Ces propriétés de diffusion sont le résultat d’une plus grande propension des utilisateurs humains à propager les fausses nouvelles et non d’un effet systémique ou d’une influence des robots. En effet:

  • Les utilisateurs qui propagent les fausses nouvelles ont en fait moins de followers, suivent moins de personnes, sont moins actifs sur Twitter, ont moins souvent des comptes à identité vérifiée, et sont sur Twitter depuis moins longtemps. Tous ces facteurs sont en défaveurd’une propagation des nouvelles retweetées: systémiquement, l’architecture du réseau est défavorable à la propagation des fausses nouvelles.
  • L’utilisation d’un algorithme sophistiqué de détection des robots afin d’étudier les propriétés de propagation des vraies et fausses nouvelles après avoir retiré les robots du réseau démontre que les robots ne font qu’accélérer la propagation de l’information, et ce de manière égale pour les vraies et fausses nouvelles: ce sont les utilisateurs humains qui permettent aux fausses nouvelles de se propager autant et si vite.
  • Les fausses nouvelles se propagent donc plus et plus vite uniquement à cause d’un simple facteur: les fausses nouvelles ont 70% plus de chance d’être retweetées que les vraies nouvelles!

3) Les raisons pour lesquelles les fausses nouvelles sont plus retweetées en moyenne sont leur plus grande nouveauté, et qu’elles suscitent de fortes émotions.

Pour mesurer la nouveauté, les auteurs ont comparé le contenu sémantique des tweets vus dans les 60 jours précédents à celui du tweet en question. Ils observent que les fausses nouvelles étaient significativement plus « nouvelles » (différentes des tweets vus récemment) que les vraies nouvelles.

De plus, en analysant le contenu émotionnel des réponses des utilisateurs aux tweets contenant des vraies ou fausses nouvelles, les auteurs observent que les fausses nouvelles génèrent beaucoup plus souvent la surprise ou le dégoût que les vraies nouvelles, or ces deux émotions sont celles qui provoquent le plus de partages(ce point est déjà bien connu et décrit dans la littérature, et se retrouve dans cette analyse).

Enfin, les auteurs ont effectué un certain nombre d’expérience contrôles pour vérifier la robustesse et la généralité de leurs résultats. En particulier, ils ont répliqué et validé l’ensemble des résultats sur un ensemble différent de cascades de tweets, aléatoirement sélectionnées, et dont la véracité a été notée indépendamment par trois étudiants en licence au MIT (ils étaient d’accord dans 90% des cas sur les 13240 rumeurs analysées).

 

Conclusion

Ainsi, au-delà de la lutte contre les robots (qui permettent à des agents mal intentionnés de tenter de manipuler l’opinion), et du travail defact-checking(qui, sous sa forme actuelle, a un impact mitigé voire négatif d’après les études sur le sujet), il y a un véritable travail d’éducation à faire si l’on veut lutter contre la prévalence des fausses nouvelles en ligne. En effet, ce sont bien les humains qui propagent les fausses nouvelles plus loin, plus largement et plus vite que les vraies nouvelles, lorsqu’on utilise les mécanismes de « court-circuit » du jugement rationnel que sont les émotions comme la surprise et surtout le dégoût. Il faut donc enseigner dès l’école à se méfier de toute nouvelle qui provoque une forte émotion et donne ainsi une irrésistible envie de la partager.

La lutte contre la propagation des fausses nouvelles est un enjeu majeur pour l’avenir de la démocratie et de la cohésion des peuples, et on ne peut donc qu’inciter les politiques, les journalistes, et les influenceurs dans leur ensemble à une prise de conscience globale sur le sujet.

 

Références du compte-rendu

Lazer, D. MJ., et al., « The science of fake news. » Science 359.6380 (2018): 1094-1096.

Vosoughi, S., Deb R., and Sinan A., « The spread of true and false news online. » Science 359.6380 (2018): 1146-1151.

Compte rendu réalisé pour Le Millénaire par Florian Gerard-Mercier, PhD

[1]https://fr.kantar.com/m%C3%A9dias/digital/2018/barometre-2018-de-la-confiance-des-francais-dans-les-media/

 

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Cet article a 1 commentaire

  1. « tout en n’en respectant pas les normes journalistiques »

    Parce que vous connaissez des grands médias qui respectent ces normes?

    Au fait, qui a diffusé les délires comme quoi Donald Trump avait été aidé par Poutine?

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