La politique de recherche européenne

La politique de recherche européenne

            La politique européenne de recherche

Synthèse :La politique européenne de recherche est fortement montée en puissance au fil des ans. Aujourd’hui, elle représente la majorité des financements de recherche dans certains petits pays européens. Cependant, cela n’a pas suffit à répondre aux besoins de financements de la recherche académique, et le choix et la gestion désastreuse des deux grands projets de recherche européens (les « Flagships ») montrent bien ce qu’il faut éviter à l’avenir. Après une revue du système actuel, et des leçons à tirer des Flagships, des propositions de grands projets européens seront détaillées.

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Organisation de la recherche au niveau européen

L’Union Européenne a lancé en 2000 le concept d’Espace Européen de la Recherche. Le but final est de créer une sorte de marché commun pour la recherche. Il s’agit de décloisonner les recherches nationales des États-membres, ainsi que de mutualiser les efforts afin d’éviter les doublons. Cette stratégie dépasse ainsi largement le financement de la recherche directement par l’UE. Cependant, cette volonté d’articulation systématique avec les recherches nationales non seulement continue de laisser à désirer, mais conduit également à certaines lourdeurs. À terme, la vision semble clairement être de fédéraliser entièrement le financement de la recherche au niveau européen.

À noter cependant que souvent, les financements de l’UE stricto sensu ne couvrent qu’une partie des financements des projets. L’UE a ainsi développé une forte expertise dans les financements mixte public-privé de la recherche (en plus des financements mixtes UE-États-membres), qu’on ne retrouve que très peu ailleurs dans le monde.

Les budgets de recherche européens et nationaux

  • L’UE dépense environ 12-14% de son budget chaque année sur le poste « Competitiveness for growth and jobs ». Soit environ 20Mds€ par an, pour un total d’environ 120Mds€ sur la période 2014-2020[1].
  • Ces 120Mds€ vont pour la plus grande part (environ 75Mds€) au « Programme-cadre pour la recherche et le développement technologique » (ou Framework Program, FP) itération numéro 8 (FP8, qui a été renommé « Horizon 2020 »). Le reste se ventile en 40Mds dans les fonds structurels d’investissement, 3.5Mds pour le programme Euratom (qui inclut les contributions au programme de réacteur thermonucléaire ITER), et 0.3Mds pour le fond de recherche sur le charbon et l’acier[2].
  • Horizon 2020 est ainsi le principal instrument européen de financement de la recherche académique européenne (et extra européenne, de nombreux États partenaires font partie de la politique européenne de recherche, incluant notamment la Suisse, Israël et la Turquie).
  • Cependant Horizon 2020 a été en première ligne des coupes budgétaires qui ont été effectuées dans le budget européen[3]. En effet, les 75Mds étaient censés plutôt s’élever à environ 80Mds.
  • En parallèle, malgré une forte augmentation par rapport au FP7, le niveau de financement n’a pas suivi la demande, conduisant le taux de réussite des candidatures pour des financements à passer d’environ 20%-22% pour FP7 à environ 13% pour H20203. Cela a conduit au non financement de nombreux projets d’excellence, et à une grande perte de temps pour les chercheurs (il est très chronophage de monter des dossiers de candidature…).
  • Enfin, même au sein des fonds H2020, seuls 32% sont destinés au pilier « science d’excellence » qui permet de financer la recherche fondamentale d’excellence, le reste étant destiné au « leadership industriel » (22%, principalement R&D pour les entreprises) et aux « challenges sociétaux majeurs » (38.5%)2.
  • Ces différents budgets sont gérés directement par l’administration européenne (des DGs de la commission), ou par des agences dédiées, comme par exemple l’European Research Council, qui gère la majorité des financements du pilier « science d’excellence ».
  • Au niveau des budgets des États-membres, les gouvernements européens dépensent en moyenne de l’ordre de 1.5% du PIB en recherche et innovation[4](à ne pas confondre avec la R&D qui inclut les dépenses des entreprises, ce qui fait monter le pourcentage à plus de 2% du PIB pour la moyenne européenne[5]).
  • Cependant, cela cache de larges disparités entre pays faisant un fort effort de recherche (dont notamment l’Allemagne, qui y consacre plus de 2% du PIB, la France n’y consacrant que moins d’1.3%) et ceux qui ont coupé les budgets drastiquement depuis la crise de 2008. Chez ces derniers, il n’est pas rare que les financements européens deviennent majoritaires dans le financement de la recherche du pays4.
  • Crucialement, cette part reste largement en deçà de ce que l’UE s’était fixé comme objectif pour 2020 (3% de PIB de dépense R&D), conduisant au fait que la Chine a à présent rattrapé l’UE-28 en terme de dépenses en R&D :

(Nota: la France se situe légèrement en deçà de la moyenne OCDE).

La première génération des grands projets européens : les Flagships

En 2013, deux grands projets de recherche, le projet Graphene et le Human Brain Project, ont été lancés. Ils sont financés à hauteur d’un milliard d’euros sur 10 ans (dont la moitié provenant directement du budget de l’UE, le reste de financements des gouvernements nationaux ou d’organisations publiques ou privées).

Le Flagship Graphene vise, via une collaboration académico-industrielle, à faire émerger des technologies nouvelles utilisant ce matériau. Ce projet a été évidemment largement critiqué pour la disproportion entre le niveau de financement et le but affiché (le graphène n’est qu’un simple matériau dont les propriétés sont intéressantes). Cependant sa gouvernance a été plutôt bonne, notamment sur l’ouverture à l’ensemble de la communauté scientifique intéressée par le sujet.

Le Human Brain Project fixait le but extrêmement ambitieux de comprendre le cerveau humain et de le simuler au plus haut niveau de détail via des super-ordinateurs. Cependant, les problèmes se sont très vite accumulés :

  • D’abord un problème majeur de gouvernance, symbolisé par la personne d’Henry Markram (chercheur à l’EPFL en Suisse), porteur principal du projet, avec un sectarisme et un dirigisme extrêmement prononcés.
  • Ensuite, des mensonges pur et simple sur le but véritable, la faisabilité scientifique et les retombées potentielles du projet. En particulier, loin de chercher à comprendre le cerveau et à faire avancer la recherche sur le sujet, le projet s’est très vite mué en un simple projet de plateforme informatique pour centraliser les données déjà acquises sur le cerveau…
  • En retour, cela a conduit des scientifiques de premier plan à s’interroger : « Où est le cerveau dans le Human Brain Project ? » dans Nature[6]. De même, dès 2014 également, une pétition signée par nombre des meilleurs neuroscientifiques européens a été adressée à la Commission pour signifier que le Projet n’est ni scientifiquement bien posé, ni bien géré humainement, et pour déclarer leur intention de boycotter les financements HBP vu les risques de voir le HBP phagocyter une part importante des fonds nationaux alloués aux neurosciences[7].

Sans s’étendre plus sur le sujet, il apparaît clairement, en résumé, que le principe des Flagships sous leur présente forme est mauvais. Soit le financement est largement disproportionné pour un projet aux retombées anecdotiques (Graphene), soit carrément néfaste à la recherche européenne (HBP). Cette première expérience a notamment montré la totale impréparation de la Commission, et son incompétence à gérer de si gros projets correctement. Cela est d’autant plus criant quand on compare le HBP à la Brain Initiative que les USA ont lancé en réponse au HBP :

  • La gestion administrative de la Brain Initiative est bien plus efficace, car resserrée.
  • Le fonctionnement est simple et ouvert à tous : la BI fait des appels à projets sur un vaste éventails de sujets auxquels tous les chercheurs peuvent candidater.
  • Les résultats se font déjà sentir avec un certain nombre de progrès techniques importants pour l’exploration du cerveau, ainsi qu’une gamme de résultats scientifiques significatifs.

En conclusion, ce n’est pas le principe même de grands projets de recherche qui est mauvais, mais bien l’implémentation que l’UE en a choisi. Ainsi, pour les prochains Flagships à venir (notamment dans le cadre du successeur d’Horizon 2020, le FP9, actuellement en début de préparation), il convient de s’attacher aux points suivants :

  • Ne pas faire un appel à projet générique, où les chercheurs doivent former des consortia (forcément non-inclusifs envers ceux qui n’ont pas la chance d’en faire partie) sur un sujet de leur choix, comme pour les Flagships, mais plutôt choisir au niveau intergouvernemental un certain nombre de grands défis (e.g. comprendre le cerveau) à relever.
  • Former un comité scientifique de pilotage représentant l’ensemble de la communauté scientifique chargé de définir la marche à suivre et la division en « work packages ». La gouvernance scientifique est en effet cruciale au succès des projets.
  • Faire des appels d’offre ouverts pour chacun des work packages où chaque laboratoire/institut peut candidater.
  • Limiter l’administration du projet au minimum : laisser à une administration la plus succincte possible le soin du financement, de l’audit, et du suivi des recherches.
  • Prendre garde que quelques États-membres ne s’arrogent pas une part disproportionnée des financements (notamment, la Suisse pour le HBP, la Grande-Bretagne pour la plupart des autres financements européens de recherche).

En bref, fixer des objectifs, et laisser aux scientifiques le soin de s’organiser pour atteindre cet objectif, tout en faisant jouer la concurrence entre laboratoires/instituts de recherche.

Propositions de grands projets de recherche

Sciences du vivant :

  • Prévention du vieillissement :la plupart des maladies dont nous souffrons aujourd’hui sont principalement des maladies liées à l’âge (cancers, maladies neurodégénératives, maladies cardiovasculaires, etc.). Plutôt que de continuer à chercher à soigner une myriade de maladies différentes qui ont des coûts gigantesques en termes humains et financiers, et aboutissant à augmenter l’espérance de vie globale alors que l’espérance de vie en santéstagne, nous devrions nous attaquer à la cause première de ces maladies, le vieillissement.

La recherche sur le vieillissement a récemment fait de nombreux progrès majeurs, conduisant à la possible émergence à moyen terme de traitements contre le vieillissement.

  • À défaut, un grand projet de développement de thérapies pour les maladies du cerveau (Alzheimer, Parkinson, etc., mais aussi dépression sévère, schizophrénie, autisme sévère, etc.). L’objectif serait que les financements et les infrastructures dédiés aux maladies du cerveau rattrapent le plus rapidement possible ceux dédiés au cancer : les deux ont un coût sociétal comparable, mais les moyens dédiés au cancer sont bien plus conséquents.
  • Éradication des maladies génétiques par le génie génétique :encore une fois, plutôt que de chercher à soignera posteriorides maladies 1) atroces à vivre pour les patients et leur famille, 2) dont bon nombre sont incurables et même quand elles le sont, extrêmement coûteuses à soigner (ou simplement à gérer de manière chronique) et laissent des séquelles, on devrait s’attacher à les éradiquer une fois pour toute. Pour cela, il faudra à la fois augmenter les financements, et libérer la recherche en génie génétique des contraintes réglementaires qui pèsent excessivement sur elle. L’UE a déjà pris un retard très significatif dans ce domaine de recherche.

Les questions éthiques soulevées par chacun de ces projets sont claires et il faudrait absolument lancer dès à présent le grand débat de bioéthique nécessaire sur les avancées récentes sur ces sujets (en génie génétique notamment). Il faut cependant garder à l’esprit que ces recherches auront lieu quoi qu’il arrive (notamment en Chine), il s’agit donc de rester maître de la technologie afin de pouvoir y imposer les contraintes éthiques que nous, Européens, jugeons souhaitables. Se détourner de ces sujets de recherche reviendrait à abdiquer notre souveraineté future aux Chinois.

Espace :

  • Exploitation minière des astéroïdes et comètes :l’idée est de capitaliser sur la réussite de la mission européenne Rosetta (première sonde à se mettre en orbite, et se poser avec succès, sur une comète) pour continuer les développements technologiques et afin de construire une grande « Compagnie Européenne Minière Spatiale » sur le modèle d’Airbus. Ce faisant on contrerait les initiatives des start-ups américaines Planetary Resources et Deep Space technologies, qui proposent justement de commencer à faire de l’exploitation minière d’astéroïdes à l’horizon 2025. En plus des retombées économiques potentiellement colossales (pas de ZEE dans l’espace, donc pas de royalties), cela aurait aussi un intérêt extrêmement stratégique vu le manque de richesses minières dans nos pays européens. De plus, si un jour il y a des colonies humaines dans le reste du système solaire (notamment sur Mars), les pays/entreprises qui pourront fournir ces colonies en matières premières (qui ne pourront pas parvenir de la Terre vu les coûts impliqués) seront en position de contrôle.

Climat:

  • Développement de l’ingénierie climatique :cette idée part du constat qu’en complémentde la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la situation actuelle dramatique du système climatique fait que nous sommes à présent contraints de nous attaquer frontalement au réchauffement si nous voulons avoir une chance de sauver un maximum d’écosystèmes. Ce qui se passe dans l’Arctique, où l’écosystème est déjà au bord de la rupture[8]du fait de l’impact disproportionné du réchauffement sur cette région du globe, témoigne de l’urgence dans laquelle nous sommes. Les idées existent mais n’ont jusqu’à présent jamais été développées, de peur que cela détourne du besoin de diminuer les émissions de gaz à effet de serre (alors qu’évidemment cela reste absolument primordial).

Là aussi, d’importantes questions seront soulevées par ces technologies (notamment dans le cas où certains pays profiteront des changements climatiques qu’ils opèreront, au détriment d’autres pays). Un organe de gouvernance au niveau mondial des actions d’ingénierie climatique devra être créé pour piloter ces actions qui auront une vocation humanitaire (e.g. réduire la gravité des catastrophes naturelles d’origine météorologique) et écologique (protéger et maintenir les écosystèmes).

 

Rédigé par Florian Gerard-Mercier, Secrétaire général du Millénaire

Contact@lemillenaire.org 

 

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[1]http://ec.europa.eu/budget/annual/index_en.cfm?year=2017

[2]https://epthinktank.eu/2017/03/13/eu-research-policy-tackling-the-major-challenges-facing-european-society/

[3]http://www.scienceeurope.org/wp-content/uploads/2016/10/SE_Position_Statement_H2020.pdf

[4]https://ec.europa.eu/research/openvision/pdf/rise/veugelers-saving_away.pdf

[5]http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/R_%26_D_expenditure

[6]https://www.nature.com/news/neuroscience-where-is-the-brain-in-the-human-brain-project-1.15803

[7]http://www.neurofuture.eu/

[8]https://news.nationalgeographic.com/2017/12/polar-bear-starving-arctic-sea-ice-melt-climate-change-spd/

 

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