La politique de la ville d’Emmanuel Macron : du réchauffé à rebours des besoins des quartiers

La politique de la ville d’Emmanuel Macron : du réchauffé à rebours des besoins des quartiers

Synthèse : Emmanuel Macron a annoncé une série de mesures destinées à la mise en place d’une nouvelle politique de la ville lors d’un discours prononcé à Tourcoing ce mardi 14 novembre. Il s’agit pour le chef de l’État de reprendre la main dans les quartiers quelques semaines après l’annonce du retrait massif et brutal des contrats aidés. Toutefois, la plupart de ses propositions ne sont pas nouvelles et ne répondent pas aux priorités de ces territoires. La question de l’éducation n’a que très partiellement été évoquée et aucune mention concrète de dispositif de lutte contre la radicalisation n’a été faite. Par ailleurs, s’il refuse l’idée d’un plan destiné prioritairement aux banlieues, la France périphérique est une nouvelle fois absente des mesures qui ont déjà été formulées.

Contexte :

  • Emmanuel Macron a annoncé ce mardi 14 novembre son plan en faveur des quartiers. Il s’agissait pour le Président de la République de dresser les grandes lignes de ce que sera sa politique de la ville pour le quinquennat.
  • Plusieurs pistes ont été évoquées comme le retour des emplois francs ou de la police de proximité, ainsi que la mise en place du dispositif « name and shame » à l’encontre des entreprises qui pratiquent la discrimination à l’embauche.
  • Par ailleurs, un plan de mobilisation générale, fruit d’une concertation entre l’État, les collectivités locales et les acteurs du terrain, sera présenté d’ici février et se concentrera sur une dizaine de quartiers particulièrement en difficulté.
  • Il s’agit d’un énième plan de politique de la ville à destination des banlieues depuis 1977 et le lancement des opérations « Habitat et vie sociale » visant à réhabiliter les HLM.
  • Dans un rapport publié en 2012, la Cour des Comptes relevait que les écarts de développement entre les quartiers prioritaires et les villes environnantes ne s’étaient pas réduits. Étaient notamment en cause la dilution des interventions sur un nombre beaucoup trop important de quartiers, des défauts persistants de gouvernance et de coordination, ou encore une répartition inadéquate des crédits dédiés.

 

Les propositions d’Emmanuel Macron, à rebours de la nécessité des quartiers :

 

Emmanuel Macron a annoncé une série de mesures qui s’apparente plus à de vieilles recettes politiques qu’à de véritables propositions novatrices :

  • Les emplois francs d’abord, qui seront relancés à partir du 1er janvier 2018. Il s’agit d’inciter les employeurs à recruter des personnes vivant dans des zones discriminées en leur allouant 15 000 euros sur 3 ans pour l’embauche en CDI d’un habitant de ces quartiers (7 500 euros pour l’embauche en CDD). Pour rappel, ce dispositif avait été testé par François Hollande entre 2013 et 2015. Résultat : seuls 250 jeunes de moins de 30 ans vivant en zones urbaines sensibles (ZUS) avaient été embauchés à la fin de l’année 2014. Un échec. On peut également douter de la viabilité économique de cette mesure qui rappelle dans la philosophie celle des contrats aidés supprimés par le gouvernement il y a quelques semaines.
  • La mise en place du dispositif « name and shame » qui vise à publier le nom des entreprises de plus de 1 000 salariés qui pratiquent des discriminations l’embauche en fonction de critères ethniques ou à cause de l’âge, du sexe ou encore du handicap. Cette mesure, louables sur le fond, reste difficilement applicable sur la forme car il convient d’apporter les preuves du délit de faciès. Par ailleurs, il avait déjà été testé par la ministre du travail Myriam El Khomri en mars 2017 et s’était conclu par la parution des noms desdites entreprises ne respectant pas la loi. Pour un résultat anodin.
  • Le retour de la police de proximité qui ne dit pas son nom si ce n’est sous l’appellation « police de sécurité du quotidien ». Il s’agit ici de créer 10 000 emplois de policiers et de gendarmes au cours des cinq prochaines années, qui bénéficieront en grande partie aux quartiers prioritaires de la politique de la ville. Ce dispositif avait été abandonné en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, au motif que « la police n’est pas là pour organiser des tournois sportifs, mais pour arrêter des délinquants ». Rappelons que les rapports d’évaluation de l’Inspection générale de la police nationale à l’égard des résultats de cette police étaient négatifs.
  • Enfin, Emmanuel Macron a promis quinze plans de lutte contre la radicalisation dans les quartiers qui seront lancés au début de l’année 2018 sans pour autant y apporter des précisions supplémentaires.Étonnant quand on sait qu’il en a fait sa priorité. Rappelons par ailleurs que dans leur rapport sur « le désendoctrinement et la réinsertion des djihadistes en France et en Europe » paru en juillet 2017, les sénatrices Esther Benbassa et Catherine Trœndlé dénonçaient le « business du terrorisme » et les méthodes employées par l’État pour lutter contre le phénomène djihadiste.

Propositions :

Le constat est simple et implacable : après quarante ans de politique de la ville, les sommes investies (plusieurs dizaines de milliards d’euros) augmentent et les problèmes se multiplient. On estime qu’entre 5 et 6 millions de Français vivent dans les quartiers difficiles. Le taux de chômage y est de 25% (contre 9% pour la moyenne nationale) et 40% des habitants sont considérés comme pauvres.

  • Si la solution aux difficultés des quartiers reposait uniquement sur des moyens financiers supplémentaires, la France aurait réglé ses problèmes d’inégalités territoriales depuis longtemps. Emmanuel Macron n’a pas évoqué l’un des principaux facteurs des difficultés que rencontrent les quartiers populaires qui est celui de l’immigration et de l’échec d’intégration de ces populations. Plus que de moyens à allouer aux associations dont on peut douter de l’efficacité et des résultats recherchés, il s’agit de mener une véritable politique en faveur de l’éducation :
  • Faire de l’enseignement dans les quartiers en situation d’« urgence éducative » une « grande cause nationale » en y associant les entreprises implantées au niveau local. La plupart des zones franches (fiscales) ont produit de nombreux effets d’aubaine sans vraiment répondre aux attentes des territoires en difficulté. Pour remédier à cette situation, la mise en place d’un contrat entre les entreprises ayant bénéficié de ces avantages et l’État pourrait apparaître comme une solution idoine dans un rapport gagnant-gagnant.
  • L’idée est de ne pas apporter de réponses à la marge comme proposé par le gouvernement mais d’envisager un projet éducatif global grâce à une implication accrue des entreprises en faisant notamment de l’apprentissage une filière d’excellence. La Seine-Saint-Denis et les banlieues de Marseille et de Lyon cumulent fragilités économique, familiale, culturelle en milieu urbain, qui sont les principaux facteurs de décrochage scolaire dès le collège. Il s’agit ainsi de réorienter dès 12 ans les enfants vers des filières d’apprentissage.
  • Sanctuariser les projets de développement d’infrastructures visant à désenclaver les territoires comme les nouvelles lignes du Grand Paris Express en Île-de-France. La mobilité est le premier facteur d’évolution sociale car elle permet une plus grande intégration économique des milieux les plus modestes.
  • Concernant la sécurité, si l’augmentation du nombre de policiers est une bonne chose, il s’agit surtout de se doter des moyens juridiques pour lutter contre les incivilités et faire en sorte que la loi soit appliquer. Il convient donc d’abaisser la majorité pénale à 16 ans.
  • En outre, il est aujourd’hui impératif de mener une évaluation des dispositifs de prise en charge de la radicalisation. Certaines structures ont profité des mannes financières de l’Etat pour se transformer en cabinets de consulting privés échappant ainsi à tout contrôle de la part des organismes publics, et continuent à facturer des formations en déradicalisation. Il est donc nécessaire d’améliorer et encadrer la formation des acteurs publics à la problématique de la radicalisation en définissant plus précisément les objectifs et en ne la déléguant qu’à des structures dont la compétence est démontré Il s’agit également, comme le proposent les sénatrices Esther Benbassa et Catherine Troendlé, de favoriser, en matière de lutte contre la radicalisation, les dispositifs de droit commun, en mettant l’accent sur l’individualisation, l’accompagnement sur mesure et la transversalité de la prise en charge en vue de la réinsertion, et en ménageant un équilibre entre l’intervention sociale et les exigences de sécurité.
  • Enfin, pendant de trop nombreuses décennies ont primé la politique des arrangements électoraux entre élus locaux et milieux associatifs pour des résultats dérisoires. Il faut ici réaliser un audit des finances publiques allouées à ces associations et supprimer toute subvention à destination des associations dont l’objectif de bien commun n’est pas démontré. L’argent public préservé pourrait être réinvesti dans la création de zones franches dans des zones hors influence de pôles métropolitains mais où les infrastructures permettant de se connecter à ces métropoles existent déjà, comme le centre-ouest ou le quart sud-est. Il s’agit de territoires où l’indice de fragilité est élevé (contrairement à l’Ile-de-France hors Seine-Saint-Denis) du fait de la faiblesse du tissu industriel et commercial privé. La « chance » des banlieues françaises est d’être situées au coeur des métropoles et d’être ainsi parties prenantes de la nouvelle donne économique imposée par le modèle métropolitain mondialisé, au contraire des territoires précités.

 

Pierre-Henri Picard
 

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