Florian Gérard-Mercier dans Atlantico : « Un programme de vol spatial habité ambitieux pour une Europe autonome dans l’espace »

COURSE À L’ESPACE

En développant un véritable programme spatial de vol habité propre aux Européens, l’Union Européenne disposerait d’un levier diplomatique majeur en matière spatiale. Aujourd’hui marque la première fois depuis dix ans et l’arrêt des navettes spatiales américaines, qu’un astronaute européen, Thomas Pesquet, va décoller pour la Station Spatiale Internationale (ISS) depuis les Etats-Unis. Si la possibilité pour les astronautes européens d’atteindre l’espace grâce au lanceurs de Space X permet de diminuer notre dépendance au lanceur Soyouz russe, cela ne change rien au fait que l’Europe n’a jamais envoyé d’astronaute dans l’espace par ses propres moyens. En cela, les Européens se distinguent des autres grandes nations spatiales, et devraient même se faire doubler par les Indiens, qui doivent envoyer leurs premiers astronautes dans l’espace dès 2022 dans le cadre de leur programme de vol habité, lancé en 2018.

Une nouvelle course à l’espace s’est ouverte

Avec le programme Hermès, impulsé par la France à la fin des années 70, puis européanisé dans les années 80 avant d’être finalement abandonné en 1992, l’Europe a failli avoir ses propres capacités de vol spatial habité. Si cet échec peut être en partie attribué aux complications suite à l’explosion de la navette américaine Challenger en 1986, c’est avant tout le résultat d’un changement d’orientation de la politique spatiale européenne en faveur de l’exploitation commerciale et de l’exploration scientifique robotisée.

Cependant, avec l’avènement du « New Space », c’est à dire l’irruption sur le marché spatial d’acteurs privés comme Space X ou Blue Origin, et la baisse des coûts de mise en orbite qui en résultent, une nouvelle ère spatiale s’est ouverte ces dernières années. Cette nouvelle ère d’exploration et d’exploitation de l’espace requiert l’envoi d’astronautes dans l’espace, car tout ne peut pas être fait par des robots. Ainsi, l’Europe se doit de continuer à envoyer des astronautes dans l’espace tant pour réaliser ses ambitions que pour tenir son rang dans cette nouvelle course à l’espace qui s’est ouverte. C’est d’ailleurs pour cela que l’Agence Européenne Spatiale (ESA) a récemment ouvert un concours pour recruter une nouvelle génération d’astronautes européens.

Une dépendance aux Russes et aux Américains qui nous coûte cher

N’ayant pas leurs propres capacités de vol spatial habité, les Européens ont été contraints de se reposer sur les capacités des Russes, et maintenant également sur SpaceX. Cela se fait évidemment moyennant finances, et est soumis au bon vouloir des agences spatiales russes et américaines. Si elles décidaient de nous fermer la porte, l’accès à l’espace nous serait alors fermé. Même sans aller jusqu’à cette extrémité, cela contraint malgré tout l’ESA à devoir négocier des fenêtres de vol pour ses astronautes, plutôt que de pouvoir prévoir ses missions comme elle le souhaite. Ainsi, dans l’agenda 2025 récemment publié par l’ESA, on lit sobrement qu’une de ses principales actions d’ici 2025 sera de « négocier avec la NASA pour poser le premier Européen sur la Lune ». Le fait qu’un Européen pose le pied sur la Lune –ou non– sera donc décidé par la NASA américaine !

Inversement, si nous développions un programme de vol spatial habité européen, les retombées économiques en seraient majeures. D’une part, cela nous permettrait d’économiser ce que l’on dépense auprès de nos partenaires russes et américains, et nous pourrions à notre tour ouvrir des places à des astronautes d’autres nations. D’autre part, cela ferait tourner notre industrie spatiale, et permettrait également de développer des activités économiques connexes, comme le tourisme spatial, qui devrait prendre son envol économique dans les années et décennies à venir.

Un programme habité ambitieux pour une Europe autonome dans l’espace.

En développant un véritable programme spatial de vol habité propre aux Européens, l’Union Européenne disposerait enfin du dernier grand levier d’influence diplomatique en matière spatiale que représente le fait d’être autonome sur son programme d’exploration humaine.

Le fait que l’Europe n’ait pas encore fait sauter ce dernier verrou pour ses ambitions est d’autant plus surprenant que le spatial européen dispose aujourd’hui de l’essentiel du savoir-faire nécessaire pour disposer d’un programme spatial habité autonome. C’est le cas d’abord de l’accès à l’espace, avec des versions adaptées au vol spatial habité des fusées Ariane 5 et 6 qui ont un temps été envisagées. Reste alors la technologie des modules habités, sur laquelle les industriels du secteur et notamment Airbus devraient réussir à développer des capacités importantes grâce à leur contribution au programme américain Artemis et notamment au module de service de la capsule Orion.

Étant donné par ailleurs que l’ESA dispose également de son propre centre d’entraînement d’astronautes, à Cologne en Allemagne, il ressort alors que l’Europe a déjà toutes les cartes en mains pour développer son propre programme de vol spatial habité : seule manque la volonté politique.

Sortir de la crise en nous tournant vers le ciel.

C’est en développant un programme de vol habité ambitieux que l’Europe réalisera son plein potentiel dans l’espace et pourra prendre toute sa place dans la course à l’espace du XXIème siècle. N’en déplaise à certains qui souhaitent que les enfants ne rêvent plus du ciel, c’est dans la nature humaine de viser plus loin et plus haut, et d’être attirés par cette « nouvelle frontière » qu’est l’espace. La présidence française de l’Union Européenne au début de l’année prochaine, ainsi que le prochain Conseil des ministres de l’ESA en 2022, lors duquel ses orientations pour les années à venir seront données à l’agence, devraient donc être l’occasion pour l’Europe de lancer un programme ambitieux de vol spatial habité autonome, qui nous conduise d’abord vers la Lune, puis vers Mars. C’est ainsi que l’Europe pourra réaliser les espoirs dont l’espace est porteur pour tous les Européens.

Par Florian Gérard-Mercier, directeur adjoint des études du Millénaire

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