2021 : la fin de la méritocratie ?

2021 : la fin de la méritocratie ?

Editorial du Millénaire

« Je pense qu’il faut supprimer l’ENA. […] Je ne crois pas aux rafistolages. ». Il y a deux ans, le Président de la République Emmanuel Macron, inquiété par la révolte populaire des gilets jaunes, promettait d’en finir avec l’École nationale d’administration — dont il est lui-même un ancien élève. Fondée par le Général de Gaulle il y a soixante-quinze ans, pour rétablir le mérite dans les dynasties de hauts fonctionnaires, l’ENA cristallise les passions contemporaines. Il faut dire que l’omniprésence de ses anciens élèves parmi les dirigeants politiques du pays a de quoi agacer. Depuis, le « en même temps » a fait marche arrière : l’ENA ne sera pas supprimée. En revanche, sa sélection d’intégration — basée sur le mérite anonyme — sera dénaturée. Amélie de Montchalin, ministre de la fonction publique, a annoncé que des places seront réservées aux candidats boursiers. Si cette décision était entérinée, elle serait la première entorse au principe de promotion sociale par le mérite depuis la chute de l’Ancien Régime. Une sélection de son élite dirigeante par la discrimination positive : était-ce vraiment la revendication des français ? Premièrement, L’ENA est l’arbre qui cache la forêt des Grands corps. À y regarder de près, les plus hauts dirigeants de la fonction publique et des grandes entreprises françaises n’ont pas seulement pour point commun d’être d’anciens élèves de l’ENA ou de l’École polytechnique. Ils appartiennent avant tout à un Grand corps de l’État. Les Grands corps techniques recrutent les meilleurs élève de l’École polytechnique : Corps des ingénieurs des mines, Corps des ingénieurs des ponts et chaussées, Corps des ingénieurs de l’armement et Corps des statisticiens de l’INSEE. Les Grands corps administratifs recrutent les meilleurs élèves de l’ENA : Cours des comptes, Conseil d’État et Inspection des finances. Les Grands corps permettent à l’État d’organiser ses grands chantiers : gestion des matières premières, des forêts et des territoires, organisation des réseaux de transports, construction des routes et des ponts, mesure de la démographie, élaboration du code civil, gestion des grandes dépenses et recettes, etc. Les membres des Corps forment une toute petite élite — moins d’une vingtaine d’élèves par an au plus prestigieux d’entre eux, le Corps des mines — vouée à occuper les postes les plus décisifs de l’administration française. La moitié des PDG du CAC40, Élisabeth Borne, Serge Dassault, François Hollande, Anne Lauvergeon, Emmanuel Macron mais également des économistes, de grands scientifiques, des prix Nobel : pour le meilleur et pour le pire, les corpsards sont si nombreux à la tête du pays qu’il faudrait plutôt énumérer ceux qui n’en sont pas. La conception de la dissuasion nucléaire, la construction du premier métro, la découverte des lois de la thermodynamique, l’élaboration du premier réseau hydraulique, l’écriture des équations de la mécanique des fluides et même la statue du Christ Rédempteur : les Grands corps ont activement participé à façonner la France, sa puissance et sa grandeur. Cependant, à côté de ces apports que les corpsards doivent à leur talent personnel, l’appartenance à un Corps est progressivement devenue un critère de recrutement inscrit dans les fiches de postes de l’administration (ministères, collectivités, EPIC). Ainsi, certains français méritants et dévoués au service public sont bridés toute leur carrière par un concours qu’ils n’ont pas eu à vingt-deux ans. Ce mécanisme est à l’origine de certaines frustrations sociales qui poussent des jeunes talentueux à se censurer et éviter le secteur public. Sans déroger à la règle du mérite, le recrutement des hauts fonctionnaires pourrait s’élargir au-delà du cercle très fermé des corpsards en considérant la sélection des autres candidats tout au long de leur carrière. De même, le recrutement des corpsards devrait probablement inclure une démonstration de vocation au service public — et non pas seulement le goût du prestige et le classement de sortie de l’ENA ou de l’École polytechnique.

Deuxièmement, Amélie de Montchalin souhaite instaurer un autre système en réservant des places aux boursiers pour intégrer l’ENA. Par principe, cette mesure démolirait les bases de notre régime politique : la promotion sociale par le mérite, aveugle aux conditions sociales, ethniques ou sexuelles. Dans les faits, cette mesure reviendrait à choisir de futurs hauts fonctionnaires plus médiocres : classés artificiellement devant les plus talentueux au concours d’entrée. Loin d’enrayer la dynamique de déclassement de la France, cette mesure aura un effet catalyseur. En effet, mettre à mal le fait que l’accès aux plus hautes fonctions de l’État ne doit se faire que par le mérite, c’est s’attaquer aux fondements de l’idéal républicain. Comme souvent, avec cette mesure, la France fait le choix de s’adapter à un modèle anglo-saxon qui ne lui ressemble pas — et avec vingt ans de retard. Aux États-Unis, la sélection universitaire par le sexe, la race et l’origine sociale, en vogue depuis les années 2000, est dorénavant remise en question. À Yale, prestigieuse université du Connecticut, les étudiants se sont révoltés en 2020 contre le système d’intégration en vigueur qui majore les notes des candidats lycéens de couleur noire et minore les notes des candidats d’origine caucasienne et asiatique. Au terme de la polémique, une enquête judiciaire a formellement conclu que « les asiatiques et les blancs ont de quatre à dix fois moins de chance d’être admis, à dossier comparable, que des candidats afro-américains ». Ils en reviennent et nous y allons. Bien-sûr, aujourd’hui, il n’est question que de discrimination positive sur critères sociaux pour la France. Toutefois, cette décision serait la première entorse à la sélection sur le mérite depuis la fin de l’Ancien Régime. Elle ouvrirait les portes, demain, d’une discrimination « positive » raciale.

Troisièmement, Emmanuel Macron et Amélie de Montchalin mènent cette réforme dans l’idée qu’elle saurait contenter le peuple français — l’ex-suppression de l’ENA ayant été annoncée concomitamment à la révolte populaire des gilets jaunes. Mais en réalité, d’une part, très peu de français aspirent à une promotion sociale par la voie de la haute fonction publique. D’autre part, à lire attentivement les cahiers de doléance des gilets jaunes, ils ne réclament pas non plus la fin de toute promotion sociale. La question est davantage portée sur notre capacité à relancer l’ascenseur social, pour que les futures élites soient au service du pays des citoyens, et non pas le fruit d’une reproduction sociale qui a conduit le pays dans le mur. Les français ne reproche pas aux corpsards de mener à bien les grands travaux et les grandes découvertes : elles font la fierté de leur pays. Aucun français ne reproche au Général de Gaulle d’être issu d’une famille bourgeoise : il a sauvé leur pays. En revanche, ils en veulent à Patrick Kron, polytechnicien et ingénieur du Corps des mines, d’avoir abandonné le joyau de l’industrie Alstom aux américains sans honorer le poste que la nation lui a confié. Contrairement à l’idée reçue, les français ne reprochent pas aux hauts fonctionnaires d’être une « élite », mais de trahir les intérêts qu’ils étaient censés défendre. Sans doute alors, le gouvernement aurait-il été plus avisé de s’intéresser à la formation dispensée dans les grandes écoles et les universités : la République s’est construite sur la formation hautement patriotique de ses instituteurs, enseignants, chercheurs et hauts fonctionnaires. La dilution contemporaine des valeurs patriotiques, relevée depuis longtemps par les français des classes populaires, devrait appeler à une réaction des politiques.

Le projet du gouvernement d’incorporer de la discrimination positive à l’entrée des concours de la haute fonction publique relève, au mieux, de l’incompréhension des véritables attentes des français, au pire, de l’intention délibérée de persévérer dans un schéma économique et social qui privilégie la reproduction sociale à la méritocratie et ouvre la voie de la discrimination « positive ». Comme d’habitude, Emmanuel Macron cherche à satisfaire l’agenda de quelques militants quitte à ouvrir la boîte de Pandore de la fin de la méritocratie — loin de prendre en compte les véritables revendications populaires.

Edito de Baptiste Pierre, analyste au Millénaire

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